Texte de Pierre-Marie Chevreux
J’ai grandi à Givors, mais je n’avais pas toujours vécu entre Rhône et Loire, je viens à la base du Berry
et une des premières choses que j’ai remarquées de particulier et nouveau, enfant, mis-à-part les râpés et la rosette. C’était l’accent. Moins fort à Givors et Lyon, mais quand même présent et alors à
Rive-de-Gier, Saint-Chamond et Saint-Etienne … je ne vous en parle pas !
C’était la découverte, toutes les semaines voire tous les mois : « T’as mis ça à l’abade », « Oh fait pas la bobe ! », « Je vous plie ça ? », sans compter les choses de la langue qui m’imprégnaient « Oué, je vais y faire ! » (le fameux COD neutre, « y », qui remplace le jadis « o » pour « cela » et qu’on retrouve dans tout Rhône-Alpes et même en Bourbonnais). Cet accent, cette langue, c’est l’arpitan. Arpitan ou francoprovençal (attention on ne met pas de tiret, car ce n’est pas un « mélange » entre
français et provençal), c’est une langue à part entière. C’est la langue d’ici, parlée en tout par plus de
100.000 locuteurs (dont beaucoup d’anciens qui risquent d’emporter avec eux, la langue), même si
fort malheureusement, la langue n’est pas transmise ni apprise à l’école. Tout juste, trouve t-on
quelques écoles primaires en Savoie qui proposent des ateliers-projets aux élèves et des passionnés
qui font du théâtre en parler local.
C’est bien l’idiome de tout Rhône-Alpes nord (sauf les Trières isérois, l’Ardèche et la Drôme), mais aussi du Mâconnais, de la Bresse louhannaise et du sud du département du Jura. Mais ce n’est pas tout !! C’est aussi la langage d’origine de quasiment toute la Suisse romande (sauf le canton du Jura, région de Delémont) et le Val-d’Aoste et un tout petit bout du Piémont juste à côté et même deux villages des Pouilles !! C’était la langue des Vaudois (les chrétiens hétérodoxes qui allaient inspirer le protestantisme), de Marguerite de Savoie (qui a fondé le monastère de Brou) mais aussi de notre poète historique local, Guillaume Roquille, un Ripagérien célèbre.
C’est encore le fameux gaga, parlé même jusque dans l’immigration des travailleurs de la mine : jusque dans les années 60 à Saint-Etienne, un mineur italien ou algérien s’acclimatait d’abord en « gaga » avant de passer en français. Il s’agit donc du 3 e grand ensemble roman de France avec le domaine d’oïl et le domaine d’oc. D’ailleurs, il existe des « ponts » entre ces langues, le saviez-vous ?
Saint-Julien-Molin-Molette parle déjà occitan (apparenté à l’ardéchois du nord), Noirétable également.
Quant à l’oïl, il influence le parler roannais arpitan, qui rencontre celui de l’autre côté du département, le bourbonnais. C’est pour cela qu’on a des mots en gaga local comme « coassou », le dernier de la portée, affectueusement l’enfant cadet ou le/la plus jeune d’un groupe et pas coasson, comme on pourrait trouver plus au nord ; Ce « ou » c’est l’influence occitane, sûrement au contact des « cagnats » de Haute-Loire, venus travailler à Saint-Etienne.
Aujourd’hui à Saint-Etienne, peut-être les jeunes ont encore l’accent et ont quelques mots comme la « vogue » pour la kermesse, peut-être ont-ils entendu parler des « babets », c’est-à-dire les pommes de pin. Si cela vous intéresse, il existe des livres, mais aussi des vidéos en arpitan (formes savoyarde, lyonnaise, bressane, valaisanne en Suisse…) ou en gaga local. Il y a quelques années, en 2019, j’avais interpellé l’alors député de Saint-Etienne, Régis Juanico au sujet de la manifestation de « Pour que vivent nos langues » pour la reconnaissance des langues minoritaires et régionales de France (un minimum d’enseignement, la promotion publique par des brochures des Collectivités territoriales, du financement, des temps d’antenne radio et télévision), il avait relayé à l’Assemblée Nationale.
Alors, « Mèt-tè don a parlâ lo gaga ! » (Mets donc toi à parler gaga).
Et je finirai sur un vers de l’exquis Guillaume Roquille, extrait des Poésies patoises du Forez, 1843 :
« Lo temps s’en va, lo tèrre changi d’faci,
Mès lou cœr forézien gard’ sa vela d’amou.»
(Le temps s’en va, la terre change de visage,
Mais le cœur forézien garde sa flamme d’amour)
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