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Saint-Étienne : De la Ville Jardin à la Ville Minérale

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Le billet d’Eric Moulin Zinutti

En arpentant le centre de Saint-Étienne, une continuité saute aux yeux : le sol est devenu le véritable fil conducteur du paysage urbain. Dalle après dalle, place après place, le granit s’est imposé comme la matière dominante. Solide, durable, élégant dans sa sobriété, il donne une unité visuelle indéniable.


Mais cette unité a aussi uniformisé les ambiances. Là où coexistaient jardins, fontaines généreuses, marchés colorés et zones d’ombre, s’étendent aujourd’hui de vastes surfaces minérales.


Cette transformation n’est pas anecdotique. Elle raconte un choix d’aménagement, une vision de la modernité urbaine : lignes épurées, espaces dégagés, facilité d’entretien, modularité pour accueillir événements et installations temporaires. Pourtant, au fil des années, une autre question s’est imposée : que devient la fraîcheur dans une ville de pierre ?

PLACE DORIAN

Capture-decran-2026-02-15-184521 Saint-Étienne : De la Ville Jardin à la Ville Minérale

La Place Dorian illustre parfaitement ce basculement urbain. Autrefois, c’était la place des cars. Les autobus y stationnaient, l’espace était vivant, traversé, utilitaire. La place avait une fonction populaire et quotidienne : on y arrivait, on en partait, on s’y donnait rendez-vous. Elle respirait autrement.
L’aménagement contemporain a profondément modifié cette identité. La gare routière a disparu, les arbres ont reculé, et l’on a privilégié l’ouverture et la lisibilité. Aujourd’hui, une vaste esplanade de granit s’étend sous les pas des passants. Le regard circule librement, l’espace est dégagé, prêt à accueillir événements et rassemblements. L’entretien est simple, le nettoyage rapide, l’ensemble cohérent avec la minéralisation du centre-ville. Mais l’été, la chaleur y stagne. La pierre accumule, restitue, amplifie.
L’ombre est rare, la fraîcheur absente. Et le choix architectural de disséminer de petites marches un peu partout sur la place entraîne de nombreuses chutes chez les Stéphanois. Ce qui devait structurer l’espace le fragilise dans son usage quotidien. La transformation a modernisé la place. Elle l’a aussi rendue plus dure, au sens propre comme au figuré.

Place de l’Hôtel de Ville

Capture-decran-2026-02-15-184528 Saint-Étienne : De la Ville Jardin à la Ville Minérale

Sur la place de l’Hôtel de Ville, la mémoire collective garde le souvenir d’une grande fontaine sous laquelle les enfants aimaient courir. L’eau faisait partie du décor et de la vie quotidienne.
L’aménagement actuel, plus épuré, plus contemporain, conserve une présence aquatique mais dans une forme plus basse, plus contenue. Le granit encadre désormais l’ensemble. L’espace est ordonné, cohérent, mais l’eau n’y joue plus le même rôle rafraîchissant ni le même rôle social.

Place du peuple

Le marché aux fleurs donnait à la place du Peuple des couleurs et des parfums. Aujourd’hui, l’espace est plus polyvalent, plus neutre. Les événements y trouvent un terrain adaptable. Mais la dimension populaire et végétale s’est estompée.

Capture-decran-2026-02-15-185444 Saint-Étienne : De la Ville Jardin à la Ville Minérale

Le marché aux fleurs donnait à la place du Peuple des couleurs et des parfums. Aujourd’hui, l’espace est plus polyvalent, plus neutre. Les événements y trouvent un terrain adaptable. Mais la dimension populaire et végétale s’est estompée.

Place Saint-Charles

image-7 Saint-Étienne : De la Ville Jardin à la Ville Minérale

Au cœur de Saint-Étienne, la place Saint-Charles fut longtemps un îlot de fraîcheur et de douceur dans un quartier animé. Avant que le béton et l’asphalte ne redessinent ses contours, elle offrait un véritable
jardin public, simple mais vivant, où les saisons imprimaient leur rythme aux allées ombragées.


Il y avait là des arbres protecteurs, quelques bancs, des massifs fleuris entretenus avec soin. Mais surtout, au centre, un bassin. Un bassin modeste, sans prétention monumentale, mais chargé d’enfance. Les enfants du quartier s’y retrouvaient, un petit bateau à la main – parfois fabriqué avec patience, parfois acheté à la foire – et le regard brillant, ils le déposaient à la surface de l’eau. Les coques de bois ou de plastique dérivaient lentement, portées par une brise légère ou guidées du bout d’un bâton. Les rires éclataient, les parents surveillaient, et la place vivait.


Puis vint le temps des transformations urbaines. Le jardin a disparu au détriment de la place. Le bassin, lui aussi, s’est effacé. À sa place : une esplanade plus nue, plus minérale, pensée sans doute pour d’autres usages, d’autres circulations. L’espace s’est ouvert, mais quelque chose s’est refermé.

La disparition du jardin et du bassin n’est pas seulement un changement d’aménagement ; elle marque la perte d’un lieu de sociabilité spontanée. Là où l’on flânait, où l’on s’asseyait à l’ombre, où les enfants apprenaient la patience en regardant tourner leur bateau, il ne reste qu’un souvenir. Un souvenir doux- amer.


Triste spectacle, en effet, que celui d’une place vidée de son eau et de ses jeux. Car une ville ne se résume pas à ses façades ou à ses flux : elle vit aussi dans ses détails, dans ces petits espaces où se fabrique la mémoire collective. La place Saint-Charles, sans son jardin et sans son bassin, demeure un point sur la carte ; mais pour ceux qui l’ont connue autrement, elle restera toujours le théâtre d’une enfance naviguant à fleur d’eau.

Mais au-delà de la nostalgie, une question s’impose : qui est responsable de ces transformations, et dans quel but ont-elles été engagées ? Ces choix relèvent des municipalités successives, de leurs équipes d’urbanistes et de leurs orientations politiques. L’objectif affiché était clair : moderniser le centre-ville, lui donner une identité contemporaine, créer des espaces plus ouverts, plus polyvalents, capables d’accueillir des événements. Le granit, matériau noble et durable, s’est imposé. Il est résistant, peu sensible à l’usure, facile à entretenir. Les surfaces planes facilitent le nettoyage et l’organisation de manifestations publiques. L’unité visuelle renforce la cohérence architecturale. Il serait injuste de nier la logique de ces transformations. Mais les villes ne sont pas seulement des espaces à entretenir. Elles sont des lieux à habiter.


À l’heure des canicules répétées, des îlots de chaleur urbains et des exigences environnementales croissantes, la végétalisation devient centrale. Les arbres ne sont plus un agrément : ils sont une infrastructure climatique. L’eau n’est plus décorative : elle est rafraîchissante. Le sol perméable n’est plus un détail esthétique : il est stratégique.

Or, transformer ces places a déjà coûté très cher. Les chantiers successifs, les matériaux de qualité, les réaménagements complets ont représenté des investissements considérables, financés par la collectivité — donc par les Stéphanois. Revenir aujourd’hui vers davantage de végétalisation, désimperméabiliser les sols, replanter des arbres, réintroduire de l’ombre et de l’eau impliquera de nouveaux travaux, donc de nouvelles dépenses. Changer la ville a un prix. La changer à nouveau en aura un plus élevé encore.


Le prochain maire héritera de ce paradoxe : une ville modernisée, cohérente sur le plan esthétique, mais confrontée aux impératifs climatiques contemporains. Il devra avoir le courage politique de rééquilibrer la pierre et le vivant, sans renier totalement les investissements passés, mais en corrigeant ce qui doit l’être. Cette inflexion aura un coût — et ce coût sera, une fois encore, supporté par les Stéphanois.

Pendant ce temps, un autre phénomène a fragilisé le centre-ville : les commerces ont fermé les uns après les autres. Beaucoup ont quitté les rues historiques pour s’installer dans les grandes zones commerciales périphériques, attirés par l’accessibilité et le flux de clientèle, notamment vers des pôles comme le Centre commercial Steel. Le résultat est visible : vitrines vides, rideaux baissés, silence en semaine. Par endroits, la ville donne le sentiment d’un désert minéral.


Les choix d’aménagement n’expliquent pas tout, bien sûr. Les mutations économiques, l’évolution des modes de consommation, la concurrence des centres commerciaux et du commerce en ligne jouent un rôle majeur. Mais l’addition de ces dynamiques interroge : a-t-on suffisamment pensé la place comme un espace de vie quotidienne, ou seulement comme une vitrine urbaine ?

Saint-Étienne devra choisir : persister dans la minéralité ou investir, une seconde fois, pour retrouver la fraîcheur et l’âme qu’elle avait autrefois.

Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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