La saga « BRUN » continue avec Philippe Beau
Comme dans de nombreuses familles, le petit dernier est souvent le chouchou, le «petit préféré à sa maman», Emmanuel ne dérogera pas à la règle. Il faut souligner que ses débuts dans la vie seront marqués très tôt par la maladie, il devra garder la chambre et s’instruira grâce au cours par correspondance. Ce n’est que bien plus tard qu’il reprendra le chemin normal de l’école. Certainement que cette lourde épreuve de santé a accentué sa connivence avec sa mère.
Vers 14 ans le jeune Emmanuel découvre l’escrime et s’éprend d’une grande passion pour cette activité sportive. Toute sa vie, ce sera pour lui son sport de prédilection, même si d’autres lui apporteront plus de médailles, c’est toujours empreint de nostalgie qu’il aime raconter ses débuts d’escrimeur, ses rencontres, ses combats et surtout ses victoires…

Athlète infatigable, Emmanuel le touche à tout, pratiquera de front plusieurs sports. Pas seulement pour essayer, non non, uniquement dans le but de gagner, pour se prouver qu’il est capable d’y arriver, mais aussi pour le simple et noble plaisir du sport… Finaliste, vainqueur de nombreux tournois d’escrime, il se distingue en même temps, sur la fin des années 40, en haltérophilie et en judo. La liste des honneurs et mérites sportifs reçus par Emmanuel Brun est trop longue à dresser, il est d’ailleurs officiellement reconnu comme étant «l’homme aux 1500 récompenses».
Retenons tout de même qu’il fut entre autres pour l’escrime, vainqueur du tournoi de Vichy, en 1948 et Champion de la Loire, en 1961. En 1962, il devint ceinture noire 1ère dan au judo. Mais ses victoires les plus retentissantes seront obtenues au tir sportif. Il découvre et commence à pratiquer cette discipline sur la fin des années 50 et sera sans cesse récompensé. Citons les plus importantes, champion de la Loire et du Lyonnais à la carabine en 1956, champion de France au pistolet en 1961, champion de France à la carabine en 1964, reconnu, en 1969 comme tireur d’élite et élu entraîneur national. Mais toutes ces médailles ne nourrissent pas notre homme, heureusement maman est là…
Emmanuel collabore donc au magasin familial, après avoir suivi des cours de technique et d’électricité, il s’occupe de l’entretien et des réparations des radios et électrophones. En même temps, il s’est réservé un coin du magasin où il propose,
accompagné d’excellents conseils, un grand choix d’armes à feu.
Carabines et pistolets semblent faire bon ménage avec accordéons et trompettes…
Même s’il l’ignore encore, la fibre musicale est bien en lui. Le déclic se fera par hasard un dimanche matin, à la sortie de la messe. Ce jour-là, sur le parvis de l’église, un pauvre hère essaie d’attirer l’attention des fidèles en jouant quelques notes sur une scie musicale. Le son si particulier et si mystérieux de l’instrument séduit en un instant Emmanuel. Il reste là, planté devant le musicien en hardes, comme envoûté par ces ondes musicales, pénétré par une douceur paradisiaque.
Il sent alors l’émotion l’envahir. À cet instant, Emmanuel ne sait pas qu’une grande histoire d’amour vient de naître entre lui et la lame sonore (nom plus noble et plus poétique de la scie musicale). Plus tard, un autre fait du hasard, va l’entraîner cette fois à la pratique de l’instrument. En effet, un client de passage au magasin, lui demandera un essai de scie musicale, car il aimerait en acheter une. Cet essai ne sera pas du tout «transformé» et le client repartira comme il était venu…
Imaginez un instant, ce battant d’Emmanuel, mis «au tapis» en quelques secondes par cette «tranche de métal». Lui, le sportif de haut niveau à qui rien ne résiste, lui, médaillé comme un militaire d’exception et reconnu par ses pairs… Non, cela ne pouvait pas se terminer ainsi.

Non, et tant mieux pour nous, son aventure musicale ne faisait que commencer. Armé d’une méthode du commerce, Emmanuel entreprit son long et difficile entraînement. La lame sonore, est un instrument qui se différencie de beaucoup d’autres par sa grande complexité dans la pratique. Sur cette plaque souple d’acier, en forme de scie égoïne, point de repère, de touche ou de bouton pour en jouer ; il faut être sûr au moment où vous frôlez l’archet sur sa tranche, d’être au bon endroit afin d’obtenir la note voulue. Également, la torsion appliquée à la
lame doit être d’une justesse exemplaire pour donner le vibrato ou l’amplitude musicale souhaitée. Certes la théorie d’une méthode apporte les éléments de base mais, ce n’est qu’un travail assidu et surtout une grande sensibilité musicale, «l’oreille» comme on dit habituellement, qui feront la différence entre tel et tel musicien.
Il faut souligner qu’Emmanuel n’avait pas appris la musique, du moins pas de façon traditionnelle avec le solfège. Il jouait uniquement d’instinct, par «oreille» et quelle oreille… Au départ, le jeune homme s’acharne littéralement sur l’instrument, essayant tant bien que mal à en extraire les sons les plus mélodieux. Il répète sans relâche, à tel point que l’entourage familial crie haro sur la scie. Pour la première fois il se décourage, ne sentant pas réellement de progrès, l’instrument est alors remisé pendant plusieurs mois. Puis, on ne sait pourquoi, un jour il le reprend. Peut-être à ce moment là, se trouvait-il dans un autre état d’esprit, dans des dispositions plus favorables qui vont enfin le mener jusqu’à la perfection de son art. À partir de cet instant il ne cesse de progresser, sa maîtrise est époustouflante, il entre en totale communion avec l’instrument et offre à son auditoire une grande et belle envolée de poésie musicale. «Fine lame» à l’escrime, il venait d’en dompter une autre…
Au tout début des années 60, Emmanuel fait une rencontre capitale qui va bouleverser sa vie. Un jour, il voit entrer dans le magasin de musique, une jeune et jolie jeune fille. Cette dernière au regard clair et pétillant vient chercher une corde neuve pour sa guitare. Le hasard vient de placer sur sa route la ravissante Paule Sagne et, à partir de cet instant, va débuter pour eux deux une grande complicité passionnelle. Paule manifestera le désir de s’initier au tir, avec un professeur tel qu’Emmanuel, comment ne pas essayer… Les essais seront concluants et notre novice décrochera rapidement ses lettres de noblesse. Mais cette discipline ne lui convient pas parfaitement, elle confiera même son ennui à la pratiquer… Par contre, elle excelle et se donne sans compter à la musique et devient vite une virtuose du
piano. En effet, très jeune elle est remarquée pour sa prédisposition à l’instrument et l’on conseille vivement à ses parents de lui faire suivre l’enseignement qu’elle mérite.
Et voilà notre petite Paule qui s’embarque pour la capitale où elle va suivre les conseils de la prestigieuse pianiste, Yvonne Lefébure. Elle progresse à grands pas, son touché pianistique devient quasi à la hauteur de celui de son professeur, et tous lui prédisent un avenir de grande concertiste. Malheureusement, elle doit revenir sur Saint-Étienne, ses parents ne pouvant plus financer les cours ni son logement parisien. C’est la déception pour Paule, mais elle continue à jouer pour garder et encore sublimer son jeu au piano.
Le clavier rencontre donc la lame sonore, véritable symbiose que cette union musicale de Paule et Emmanuel. Accord parfait entre deux artistes. Alors rapidement vont s’enchaîner les créations, les improvisations, les enregistrements, les concerts et les rencontres. Séduit par la qualité artistique du couple et intrigué par la sonorité envoûtante et angélique de la lame, l’immense violoniste Yehudi Menuhin leur témoignera une fervente admiration. Ils ne manqueront pas de se rencontrer lors de spectacles et entretiendront une
correspondance régulière empreinte d’un respect mutuel. Le lamiste Jacques Keller et auteur d’une méthode d’apprentissage pour la lame sonore, félicitera également le couple et soulignera bien sûr en connaisseur la pureté de jeu d’Emmanuel, ce sera de même pour le pianiste concertiste Jean-Rodolphe Kars.
Mais la liste des honneurs et reconnaissances serait bien trop longue à noter et, leur succès dépassera même nos frontières en voguant sur les flots durant une croisière musicale sur le Mermoz…
La notoriété ne leur fait pas oublier pour autant notre région stéphanoise, ils se rendent volontiers sur nos scènes locales avec chœurs et orchestre ou remplissent d’émotion l’intimité d’une petite chapelle. Des concerts privés sont même organisés dans leurs appartements, on se serre en dérangeant quelque peu la grande pièce principale, chacun essaye de trouver sa place et enfin, on écoute…
Emmanuel a toujours plaisir d’expliquer son art. Ce sont joie et émerveillement qui se lisent alors sur les visages lorsque les premières envolées magiques s’élèvent de sa lame sonore soutenues et magnifiées par le piano de Paule. D’ailleurs, comment
rester de marbre à l’écoute du Maître dans «l’Avé Maria» de Gounod. Faudrait-il n’avoir point d’âme, nulle sensibilité pour ne pas ressentir d’émotion lorsque vibre cette lame, subtile «feuille d’acier» qui vous fend le cœur.
Au début des années 70, l’heure est venue de baisser une dernière fois le rideau de fer du 25 cours Victor Hugo. En effet, les affaires ne sont plus ce qu’elles ont été. Même le commerce d’armes d’Emmanuel n’est pas d’un franc succès, alors, avec un goût d’amertume, de regret d’une gloire passée, la société Brun cesse toute activité.

C’est lors d’une triste journée que, dans un fracas de vieux cartons et d’instruments divers, jetés en hâte dans des camions, le magasin et l’entrepôt du cours Jovin Bouchard sont vidés manu militari. Tels vautours sur une carcasse encore fumante, les brocanteurs entassent sans précaution quelques «Brunophone» rescapés. Ces pauvres pianos, qui ont fait la gloire et le bonheur de toute une génération se
retrouvent humiliés au grand jour. Ils semblent sortir d’outre-tombe et paraissent en contradiction totale avec cette époque seventies. Je ne sais pas si Jean-Marie Brun surveillait du haut de son étoile le balai funeste qui se déroulait ce jour-là, mais je sais qu’à cet instant, une page de l’histoire de la ville s’est tournée pour toujours.
Oui, une lumière de bonheur musical venait de s’éteindre à jamais dans le ciel stéphanois.
1975, Louise Brun vient de s’éteindre après une vie bien remplie, toujours proche de sa famille. Elle a souhaité jusqu’au bout, avec ses enfants, faire vivre dans l’honneur et la dignité la mémoire de son mari et de son beau-père. Elle lutera constamment pour la sauvegarde de cet «empire» qu’ils avaient construit de leurs mains. Tous la pleurent, Emmanuel, sans doute, le plus proche, gardera toujours en lui cette disparition comme une blessure profonde. Louise restera aussi un personnage marquant de la dynastie, par son charisme, sa fermeté, sa discipline inflexible dans les affaires. Toujours accompagnée au magasin par ses chiens fidèles, mais dont l’un d’entre eux avait la fâcheuse habitude, paraît-il, de mordre les clients…

Jean continuera seul quelques années encore la même activité mais évidemment dans un autre magasin, rue Badouillère, jusqu’à sa disparition en 1981. Louis tiendra son magasin jusqu’au début des années 80, quant à Gaston, il quittera ce bas monde peu de temps après sa mère, en 1978. La vie est capricieuse quelquefois, sur les quatre fils de Louise et Joseph, un seul aura une descendance, Louis, qui aura deux enfants dont Norbert.
Emmanuel, plus que jamais, va se consacrer à la musique et aux concerts avec Paule, jusqu’à cet hiver tragique de 2004. Souffrant depuis quelques années de crises d’asthme, son état grippal de décembre 2003 inquiète un peu son amie. Cette dernière le fait donc hospitaliser en urgence, mais, cela empire et la vie l’abandonne brutalement, le 16 janvier 2004, en fin d’après-midi.
Paule et tout son entourage sont effondrés, rien ne prédisait une fin si brutale, alors tous de lui rendre hommage, en soulignant l’homme d’exception qu’il était, cet ami, ce musicien poète au grand cœur.
Aujourd’hui, mon immense regret est d’avoir commencé trop tard mes recherches sur la famille Brun, j’ai comme une impression de rendez-vous manqué avec Emmanuel.
Épilogue
Vous l’avez compris, c’est bien le hasard qui a placé tout ce petit monde sur ma route de bohème, mais quel plaisir j’ai éprouvé dans toutes ces recherches…
Partant de quelques bribes, fouillant çà et là les mémoires, cette aventure m’a permis de rencontrer des gens simples et formidables, profondément attachés à leurs racines et heureux de faire partager leurs souvenirs.
Voilà, le moment est donc venu de refermer cet album stéphanois, d’un grand- père inventeur poète à sa descendance tout aussi passionnante et attachante.
Si vous souhaitez retrouver l’intégralité de l’histoire de la famille Brun, mon livre, richement illustré, est à votre disposition. Vous pouvez me contacter : Philippe BEAU
- phb.auteur@orange.fr
Et n’oubliez pas, Brun de Saint-Étienne, désormais si on vous demande qui ils étaient, vous saurez quoi répondre…
Philippe BEAU


