Femmes de l’ombre de la rubanerie stéphanoise
Dans les années 1950, au cœur d’une ville encore profondément industrielle, les rues de Saint-Étienne résonnaient du bruit des métiers à tisser, des ateliers de rubaniers et du passage régulier des porteuses de cartons. Ces femmes, souvent vêtues simplement, un foulard sur la tête et un grand carton serré contre la poitrine, incarnaient un visage méconnu mais essentiel de la rubanerie stéphanoise, fleuron historique de la ville depuis le XVIIIe siècle.
Un rôle vital dans l’économie du ruban
La rubanerie stéphanoise reposait sur un réseau complexe :
- des fabricants installés dans des ateliers ou de petites usines ;
- des ouvrières à domicile, appelées « faiseuses de rubans » ou « tisseuses » ;
- et entre les deux, un maillon indispensable : les porteuses de cartons.
Leur mission ? Acheminer les cartons de rubans depuis les ateliers de fabrication jusqu’aux maisons où travaillaient les ouvrières, puis les rapporter une fois remplis des précieuses bandes tissées. Ces cartons contenaient du fil de soie, des bobines, ou encore des rubans finis, soigneusement enroulés et protégés.
Sans elles, la chaîne de production se serait interrompue : elles assuraient le lien entre les différents niveaux de la fabrique dispersée dans la ville.
Des conditions de travail éprouvantes
La plupart des porteuses étaient des femmes issues de milieux modestes, souvent veuves ou épouses d’ouvriers mineurs ou métallurgistes.
Elles parcouraient chaque jour des kilomètres à pied, montant et descendant les collines stéphanoises, du Crêt-de-Roc à Beaubrun, des ateliers du centre aux faubourgs ouvriers de la Cotonne, de Tardy ou du Soleil.
Les cartons pouvaient être lourds et encombrants, parfois remplis de matériel fragile.
Certaines utilisaient des charrettes ou des poussettes de fortune, mais beaucoup portaient les boîtes à bras ou les posaient sur la tête, en les maintenant avec une main.
Par temps de pluie ou de neige, elles couvraient le précieux chargement avec une toile cirée, car la soie ne devait jamais être mouillée.
Mal payées, souvent à la tâche, elles ne bénéficiaient d’aucune protection sociale spécifique. Ce travail, considéré comme « féminin » et secondaire, échappait souvent aux statistiques officielles du monde ouvrier.
Un paysage industriel typiquement stéphanois
Dans les années 1950, la rubanerie était encore un pilier économique de Saint-Étienne, même si elle entamait déjà son lent déclin face à la concurrence étrangère et à la modernisation textile.
Les fabriques du centre-ville et des vallées voisines (notamment celles du Furan et du Janon) fonctionnaient encore, mais la production se fragmentait : de nombreux tisseurs travaillaient à domicile.
C’est cette organisation décentralisée qui rendait le rôle des porteuses de cartons si crucial : elles étaient les messagères du fil, faisant circuler la matière première, les consignes et parfois même les paiements entre les ateliers et les maisons.
Elles contribuaient ainsi à une économie locale profondément enracinée dans la tradition du travail artisanal, où chaque geste comptait.
Une solidarité féminine silencieuse
Les porteuses formaient une communauté discrète mais soudée.
Elles se retrouvaient souvent aux portes des ateliers, échangeaient des nouvelles, partageaient un café ou un morceau de pain avant de reprendre leur tournée.
Elles connaissaient toutes les tisseuses par leur prénom, savaient quelles familles avaient besoin d’un coup de main, ou quelles commandes étaient en retard.
Certaines jeunes filles débutaient ainsi dans le monde du travail avant de devenir elles-mêmes tisseuses. D’autres, plus âgées, continuaient à porter les cartons jusqu’à un âge avancé, faute d’alternative.
Une mémoire en voie d’oubli
Avec la disparition progressive de la rubanerie dans les années 1960-1970, les porteuses de cartons ont peu à peu disparu des rues de Saint-Étienne.
Elles n’ont laissé que de rares traces dans les archives ou les photographies, mais leur souvenir demeure dans les récits d’anciens ouvriers du textile et dans la mémoire populaire.
Aujourd’hui, certains musées comme le Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne évoquent leur rôle à travers les collections sur la rubanerie. On y découvre parfois des cartons d’expédition portant encore les étiquettes d’anciennes maisons stéphanoises : preuve tangible de leur passage.
Conclusion : redonner visage à ces femmes invisibles
Les porteuses de cartons de rubans furent des actrices discrètes mais essentielles du patrimoine industriel stéphanois.
Elles incarnaient une époque où la ville vivait au rythme du textile, où chaque geste féminin contribuait à la renommée internationale du ruban de Saint-Étienne.
Leur mémoire, bien que silencieuse, mérite d’être reconnue au même titre que celle des mineurs, des métallos ou des tisseuses.
Elles furent, tout simplement, les passeuses du fil et du travail bien fait.
Fait avec l’aide de l’IA
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