Ma tête tient encore
par Éric Moulin-Zinutti – Saint-Étienne, samedi 17 octobre 2026
Le plein à plus de deux euros le litre, des lycées bloqués, les ronds-points réoccupés, le gilet jaune ressorti de la boîte à gants : le 17 octobre, toutes les colères françaises se sont donné rendez-vous dans la rue. À Saint-Étienne comme ailleurs, la journée a commencé par un jeu du chat et de la souris entre policiers et groupes mobiles, et s’est poursuivie par un cortège massif. On a pu, un instant, craindre pour sa tête. Reste à comprendre pourquoi.
Le plein, nouvelle angoisse française
Tout commence à la pompe. Le 18 septembre, le gazole a battu son record historique : 2,39 euros le litre en moyenne nationale, et plus de 700 stations au-delà de 2,50 euros. Début octobre, il se maintenait autour de 2,35 euros, l’essence SP95 autour de 2,16 euros. Les chiffres de l’Insee donnent la mesure du choc : en septembre, le gazole coûtait 44 % de plus qu’un an plus tôt, l’essence 26 % de plus.
Les causes sont lointaines, mais la facture est locale. Depuis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran, le 28 février, les cours du pétrole sont tendus, et les marchés redoutent à tout moment une perturbation du détroit d’Ormuz, par où transite une part considérable du brut mondial. L’Arabie saoudite a réduit ses livraisons vers l’Europe. La France, qui comptait une quinzaine de raffineries dans les années 1980, n’en a plus que huit, et les marges de raffinage s’envolent.
Face à cette flambée, le gouvernement a fait un choix : des aides ciblées plutôt qu’une baisse générale des taxes. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, invoque un déficit public de 5,4 % du PIB et rappelle qu’une ristourne pour tous coûterait très cher. L’argument se défend dans les comptes de Bercy. Il passe beaucoup plus mal dans une voiture dont le réservoir se vide plus vite que le compte en banque ne se remplit.
La vie chère, bien au-delà de la pompe
En septembre, l’inflation a atteint 3,1 % sur un an, son plus haut niveau depuis le début de 2024. Le moteur est clair : l’énergie a bondi de plus de 21 %. Le reste suit à son rythme. Les produits frais ont pris près de 10 %, les services de transport se renchérissent, le billet d’avion a gagné 10 %.
Pris globalement, l’alimentation n’augmente que modérément. Mais la vie chère ne se mesure pas seulement en moyennes. Elle se mesure dans les dépenses dont on ne peut pas se passer : le carburant pour aller travailler, le chauffage qui approche, les fruits et légumes qu’on hésite à mettre dans le panier. Ce sont ces dépenses contraintes qui pèsent le plus sur les ménages modestes et sur ceux qui vivent loin des métropoles, là où la voiture n’est pas un choix mais une nécessité. La colère du 17 octobre vient de là.
L’école en ébullition
La deuxième source de la mobilisation est née dans les lycées. Le mouvement est parti le 17 septembre d’un établissement de la banlieue parisienne, avant de gagner tout le pays avec le soutien des organisations étudiantes et syndicales. Les lycéens dénoncent des bâtiments vétustes, des professeurs absents et jamais remplacés, des emplois du temps surchargés et, surtout, Parcoursup, cette plateforme d’orientation qu’ils vivent comme une machine à trier et à angoisser. Certains réclament des états généraux pour la refondre, d’autres sa suppression pure et simple.
Le gouvernement a commencé à lâcher du lest. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a annoncé 3 000 professeurs remplaçants et promis des mesures sur Parcoursup d’ici à la fin octobre. Mais la dernière rencontre, le 15 octobre, n’a rien donné de notable, et l’Union syndicale lycéenne veut désormais négocier directement avec Matignon. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a pour sa part dénoncé un mouvement de violences urbaines, en référence aux débordements qui ont émaillé certains blocages. À Lormont, près de Bordeaux, un lycée a été en partie saccagé le 8 octobre. À Saint-Étienne, 77 personnes avaient été placées en garde à vue depuis le 1er octobre dans le cadre de la mobilisation lycéenne.
Entre une jeunesse qui demande à être entendue et un pouvoir qui parle d’ordre public, le dialogue tourne au dialogue de sourds. C’est souvent ainsi que les mouvements s’enveniment.
Le retour des ronds-points
Il fallait une étincelle pour relier ces colères. Elle est venue d’une vidéo TikTok, publiée par un jeune homme exaspéré par le prix de l’essence et relayée par des responsables de gauche comme Fabien Roussel et Marine Tondelier. La date du 17 octobre n’avait, au départ, aucun lien avec les Gilets jaunes. Ils se la sont appropriée.
Le parallèle avec 2018 saute aux yeux. Le premier acte des Gilets jaunes, le 17 novembre 2018, était déjà né d’une hausse des taxes sur les carburants. Huit ans plus tard, le même produit déclenche la même réaction, et le même lieu reprend vie : le rond-point. Ce carrefour sans qualité, symbole d’une France périurbaine construite autour de l’automobile, était devenu en 2018 une agora improvisée, un lieu où des gens qui ne se parlaient plus se sont retrouvés autour d’un brasero. Le voici de nouveau occupé.
La Loire n’a pas fait exception. Le programme stéphanois prévoyait un rassemblement au rond-point de Monthieu dès 8 heures, le blocage de stations-service boulevard Karl-Marx, rue de Terrenoire, boulevard Normandie-Niemen, rue de la Montat et boulevard Fauriat, puis le grand cortège parti à 14 heures de la place Jean-Jaurès. La ville s’y était préparée. La préfecture avait interdit le transport de produits inflammables et d’artifices dans neuf communes du département, et place du Peuple, le Monoprix avait barricadé ses vitrines la veille.
Le 17 octobre, convergence des colères
La journée a tenu ses promesses, pour le meilleur et pour le pire. Lycéens, étudiants, retraités en gilet jaune, syndicalistes, agriculteurs, taxis : rarement des publics aussi différents ont défilé côte à côte. À la mi-journée, le ministère de l’Intérieur recensait 140 actions et près de 33 000 manifestants en province, et déjà 166 interpellations dans tout le pays.
En marge des cortèges, la violence a suivi un scénario désormais rodé. À Lyon, avant même le rassemblement de Bellecour, la préfecture signalait des tirs nourris de mortiers d’artifice contre les CRS. À Marseille, quelques dizaines de manifestants ont enfoncé la porte de l’hôtel de ville en criant qu’ils prenaient la Bastille. Ils n’ont pris que le hall. À Saint-Étienne, le défilé a été précédé d’un long jeu du chat et de la souris : des groupes mobiles surgissaient, se dispersaient, réapparaissaient une rue plus loin, et les policiers les poursuivaient sans jamais tout à fait les rattraper. Puis le cortège est passé, dense et bruyant, et la ville a retenu son souffle.
Le point sur les dégâts
À Lyon, la journée a viré à l’émeute. Dès la nuit précédente, la façade de l’office de tourisme de la place Bellecour avait été taguée et dégradée, et trois personnes avaient été interpellées. Le matin, une manifestation sauvage partie de la place Guichard a été repoussée à coups de gaz lacrymogène près de Saxe-Gambetta, tandis que d’autres groupes étaient dispersés au rond-point de la Feyssine et aux abords de la raffinerie de Feyzin. Avant même le rassemblement de 14 heures, la préfecture du Rhône signalait de nombreux tirs de mortiers d’artifice et des jets de projectiles contre les CRS. Puis de jeunes individus ont saccagé le pavillon de la place Bellecour, et une antenne de l’office de tourisme a été pillée avant d’être incendiée.
À Saint-Étienne, les commerçants avaient pris les devants, et les vitrines du Monoprix de la place du Peuple étaient protégées par des planches depuis la veille. La ville n’en était pas à son premier accrochage : le 8 octobre déjà, en pleine mobilisation lycéenne, une matinée de violences et de dégradations avait conduit à boucler le centre-ville. Ce samedi, après une matinée de jeu du chat et de la souris, des dégradations ont été signalées dans le centre et aux abords de l’université. À l’heure où ces lignes sont écrites, aucun bilan officiel n’a encore été publié par la préfecture de la Loire.
Une très vieille colère
Rien de tout cela n’est vraiment neuf. La cherté est le plus fidèle carburant des révoltes françaises. L’historien anglais E. P. Thompson parlait d’« économie morale de la foule » : la conviction qu’il existe un juste prix des choses essentielles, et qu’on a le droit de se soulever quand il est dépassé. Sous l’Ancien Régime, c’était le prix du pain. Aujourd’hui, c’est celui du litre de gazole. Le marché a cédé la place au réseau social, mais la colère parle toujours la même langue.
Saint-Étienne connaît cette langue mieux que d’autres. Sous la Révolution, la ville prit le nom de Commune-d’Armes. Au XIXᵉ siècle, le bassin minier eut ses grèves et ses morts, comme lors de la fusillade du Brûlé, à La Ricamarie, en 1869. En mars 1871, sous la brève Commune de Saint-Étienne, le préfet de la Loire fut tué à l’hôtel de ville. Cette mémoire invite à la vigilance plus qu’à la panique. Elle rappelle surtout qu’ici, la colère sociale n’est jamais une abstraction.
À la veille d’une révolution ?
On aurait tort de ne voir dans ce samedi qu’une émotion de plus. Toutes les révolutions ont commencé par des émotions que le pouvoir a regardées de haut. En 1789, la monarchie n’a vu dans les émeutes frumentaires, les cahiers de doléances et la rage contre le prix du pain qu’un désordre passager. Elle croyait affronter une crise d’ordre public. C’était une crise de régime.
Les ressemblances devraient troubler le sommeil de ceux qui gouvernent. La France de 1789 se déchirait entre le gueux et le noble, entre ceux qui payaient l’impôt et ceux qui en étaient dispensés. Les fractures ont changé de nom, mais pas de nature. Le pauvre fait face au riche, celui qui fait le plein la peur au ventre à celui qui ne regarde jamais le prix. La France des métropoles fait face à celle des ronds-points. Le diplômé, qui possède les codes, les réseaux et la parole publique, fait face à celui qu’on n’écoute plus et qui se sent méprisé. Et la jeunesse, à qui l’on promettait que l’école ouvrirait toutes les portes, découvre des bâtiments délabrés et un algorithme qui décide de son avenir. Chacune de ces lignes de faille aggrave les autres, et c’est leur addition qui rend une société inflammable.
Le pouvoir doit donc réagir, et pas seulement en dépêchant des CRS. La force disperse un cortège, mais elle n’a jamais éteint une colère dont les causes demeurent. Louis XVI, lui aussi, commença par masser des régiments autour de Paris. On attend d’un gouvernement lucide qu’il entende ce que la rue lui dit du prix de l’essence, de l’état des écoles et du sentiment d’abandon qui gagne les ronds-points. S’il fait la sourde oreille, il pourrait découvrir, comme d’autres avant lui, que l’histoire ne prévient qu’une fois.
Nous avons échappé à 1789. Reste à échapper à Octobre 2026. Nos têtes tiennent encore ; celle du pouvoir, elle, n’a jamais été garantie.
Sources
– Insee, « En septembre 2026, les prix à la consommation augmentent de 3,1 % sur un an », Informations rapides n° 247, octobre 2026.
– L’EnerGeek, « Carburant : le prix du gazole atteint un record historique », 18 septembre 2026.
– Supercarbu.fr, « Prix carburant octobre 2026 », 8 octobre 2026.
– La Gazette France, « Mouvement lycéen : nouvelle réunion prévue entre organisations et ministre », octobre 2026.
– Boursorama (AFP), « Les revendications des lycéens : des moyens supplémentaires à la suppression de Parcoursup », 1er octobre 2026.
– France 24, « 17 octobre : les Gilets jaunes entre le scepticisme et l’envie de “finir ce qu’on avait commencé” », 16 octobre 2026.
– ESSOR Loire / mesinfos.fr, « Mobilisation du 17 octobre : à quoi s’attendre dans la Loire ? », 16 octobre 2026.
– ICI Saint-Étienne Loire et Radio Scoop, actions prévues dans la Loire, 16-17 octobre 2026.
– Le Matin (AFP), « Mobilisation du 17 octobre : manifestations et tensions dans toute la France », 17 octobre 2026.
– France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, direct « 17 octobre à Lyon », 17 octobre 2026.
– Franceinfo, « Une antenne de l’office de tourisme de Lyon a été saccagée et incendiée en marge de la mobilisation du 17 octobre », 17 octobre 2026.
– Lyon Mag, « Lyon : black blocs et gilets jaunes sèment le chaos, l’office de tourisme détruit par un incendie », 17 octobre 2026.
– TL7 Loire, « Saint-Étienne : manifestation pacifique le matin, tensions en centre-ville l’après-midi ».


