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Chronique franco-italienne : de Saint-Étienne à Cadunea, la colère sans frontières

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Il est des retours qui ressemblent à des réveils. Rentré des antipodes avec encore dans les yeux la lumière du port de Sydney, j’avais promis, cher lecteur, de vous parler de Saint-Étienne, de son histoire et de son actualité. Je ne pensais pas que l’actualité se chargerait de me prendre au mot avec une telle brutalité.

Depuis la mi-septembre, la colère monte. Elle est d’abord venue des lycées, ces lycées que je fréquente depuis trente-deux ans et dont je croyais connaître toutes les humeurs. Puis elle s’est mêlée à une autre colère, plus ancienne et plus sourde : celle du prix de l’essence, du caddie qui se vide, des fins de mois qui commencent le 10. Le 8 octobre déjà, le centre-ville avait été bouclé au petit matin, entre blocages et dégradations. Et le samedi 17 octobre, jour de mobilisation nationale contre la vie chère, Saint-Étienne a basculé. Barricades de fortune, projectiles, mobilier urbain arraché : plusieurs rues du centre sont devenues des lignes de front.

Et puis il y a ce garçon. Dix-sept ans, l’âge de mes élèves, grièvement blessé à la main au cours des affrontements. Une enquête est ouverte, et il ne m’appartient pas d’en préjuger les conclusions. Mais l’enseignant ne peut s’empêcher de penser qu’un adolescent est parti manifester un samedi après-midi et qu’il en reviendra marqué pour la vie. Quelles que soient les responsabilités, c’est un échec collectif.

Je ne suis pas de ceux qui méprisent la colère sociale. L’historien sait que la France s’est souvent dite dans la rue, des canuts lyonnais aux mineurs stéphanois. La cherté de la vie est réelle, la fatigue du pays aussi. Mais l’historien sait également qu’une colère légitime peut être débordée, détournée, et parfois récupérée.

Alors, je l’avoue, j’ai fait ce que fait tout homme raisonnable devant l’orage : j’ai pris la fuite. Les vacances de la Toussaint commençaient opportunément ce même samedi. Oui, cher lecteur, encore des vacances, et je vois d’ici sourire ceux qui pensent que les professeurs ne font que cela. J’ai donc mis le cap sur mes racines frioulanes, sur Cadunea di Tolmezzo, ce petit coin de Carnie où les Zinutti ont laissé leur nom et leurs pierres. Là-bas, me disais-je, au pied des montagnes, loin des barricades, l’ancêtre veille et la polenta console.

Je me revois encore, la frontière passée, savourant ma rapidité comme un stratège qui aurait habilement décroché de l’ennemi. Je comptais les kilomètres avec une jubilation d’enfant. Turin, Milan, Brescia, Venise, Udine, puis la vallée du Tagliamento… Plus que quelques heures.

C’est sur une aire d’autoroute, un café trop serré à la main, que j’ai découvert les nouvelles. Et j’ai compris que je ne fuyais rien du tout : je roulais tout droit vers ce que je croyais laisser derrière moi.

Car l’Italie, ce même samedi 17 octobre, s’est embrasée. Un mouvement baptisé « Italia in Piazza », né sur les réseaux sociaux et sans étiquette partisane, appelait à manifester contre la vie chère et la flambée des carburants. Les mots d’ordre étaient presque ceux de Saint-Étienne, traduits en italien. À Milan, la place du Duomo, cœur symbolique de la ville, a été assiégée par des centaines de très jeunes gens vêtus de noir. Les forces de l’ordre ont dû reculer sous les pétards, les pierres et les barrières, avant que les émeutiers ne mettent le feu et ne pillent les vitrines jusqu’à San Babila. À Turin, des jeunes cagoulés ont fait irruption dans la grande librairie de la gare de Porta Nuova. Saccager une librairie : l’historien que je suis en a eu froid dans le dos. À Bologne, la police a dispersé les émeutiers devant la gare à coups de canons à eau et de gaz lacrymogènes. Les désordres ont repris le lendemain à Milan. Il y a eu des dizaines de blessés et des centaines d’interpellations, en grande majorité des mineurs. Giorgia Meloni a aussitôt réuni ses ministres autour de la sécurité.

Ainsi donc, le fugitif avait choisi pour itinéraire, avec une précision remarquable, la carte exacte des émeutes. Turin, Milan… Mon autoroute traversait les villes en flammes. Il fallait un historien pour réussir pareille retraite.

Mais passé le sourire, une question m’a saisi, et elle ne m’a plus quitté jusqu’à Tolmezzo.

Le même jour, dans deux pays voisins, des mouvements jumeaux se sont levés. Ils sont nés de la même façon, sur les réseaux sociaux, hors des syndicats et des partis. Ils portaient les mêmes revendications et réunissaient la même jeunesse, très jeune, souvent sans affiliation. Ils ont produit les mêmes images, filmées puis relayées sur TikTok, et ont dégénéré selon le même scénario, dans les cœurs symboliques des villes. Les historiens se méfient des coïncidences. Ils ont appris qu’elles sont rarement aussi parfaites qu’on le croit.

Je n’accuse personne. Je n’ai pas de preuves, et l’historien ne travaille qu’avec des preuves. Mais je pose la question. Nous sommes à six mois d’une élection présidentielle. Les autorités elles-mêmes nous avertissent depuis l’été d’un risque d’ingérences d’une gravité inédite. Plusieurs candidats ont déjà été visés par des opérations de déstabilisation attribuées à des réseaux étrangers. Pendant ce temps, chacun, ici, accuse l’autre de vouloir transformer la colère en carburant électoral. Dans ce contexte, est-il absurde de se demander si la colère des peuples, bien réelle, n’est pas aussi devenue un champ de manœuvre ? Qu’on souffle sur les braises depuis Moscou, depuis ailleurs, ou depuis nos propres rangs, le résultat est le même : une démocratie qui doute d’elle-même à l’heure de choisir.

Ce soir, à Cadunea, les montagnes de Carnie sont silencieuses. Mes ancêtres ont connu les invasions, les guerres et les famines, et ils ont tenu. Je veux croire que nous tiendrons aussi, à condition de garder les yeux ouverts : sur la colère légitime de ceux qui n’en peuvent plus, et sur ceux qui, dans l’ombre, aimeraient s’en servir.

À très vite, cher lecteur.

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Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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