Le billet d’Eric Moulin Zinutti
À chaque campagne électorale, Saint-Étienne débat de son avenir : attractivité, cadre de vie, transition écologique, réconciliation avec son histoire industrielle. Pourtant, au cœur même de la ville, une question essentielle reste presque toujours absente des discours : celle de l’eau. Ou plutôt, celle du Furan, cette rivière invisible qui a pourtant façonné Saint-Étienne plus sûrement que bien des discours politiques.
Car Saint-Étienne est une ville paradoxale. Elle s’est construite contre sa rivière autant que par elle. Le Furan, aujourd’hui enfoui, canalisé, oublié, fut pourtant pendant des siècles une artère vitale. Il irriguait les moulins, alimentait les ateliers, faisait tourner les martinets, lavait les laines, refroidissait les forges. Il était à la fois ressource, contrainte et moteur du développement urbain. Sans le Furan, il n’y aurait pas eu la Saint-Étienne industrielle.
Mais le XIXᵉ siècle, dans son ivresse productiviste, a fait de la rivière un problème.
Polluée, insuffisante, incontrôlable, elle devint un danger sanitaire autant qu’un obstacle à l’urbanisation. On l’a alors domptée, couverte, enterrée. Le Furan est devenu un tuyau.
La ville a gagné de l’espace, mais elle a perdu un paysage, un rythme, une respiration.
Aujourd’hui, Saint-Étienne fait partie de ces grandes villes européennes sans cours d’eau visible. Une anomalie urbaine. Là où Lyon s’ouvre sur le Rhône et la Saône, où Grenoble dialogue avec l’Isère, où même des villes industrielles réhabilitent leurs rivières, Saint-Étienne reste minérale, fermée, parfois étouffante. Or, les villes contemporaines redécouvrent une évidence ancienne : l’eau structure la ville, apaise les usages, crée du lien, du frais, du vivant.
Redécouvrir le Furan, ce n’est pas céder à une nostalgie romantique. C’est répondre à des enjeux très concrets : adaptation au changement climatique, lutte contre les îlots de chaleur, amélioration du cadre de vie, reconquête des espaces publics. Une ville sans eau visible est une ville vulnérable. Une ville qui réintroduit l’eau est une ville qui anticipe.
Il ne s’agit pas de rêver à un retour intégral du Furan à ciel ouvert — l’histoire urbaine l’interdit sans doute. Mais des portions, des mises en scène, des parcours, des signalements, des réouvertures partielles, comme cela s’est fait ailleurs, sont possibles.
Redonner une présence symbolique et physique à la rivière, c’est reconnecter la ville à son sous-sol, à sa mémoire, à son territoire.
En période électorale, chacun promet des pistes cyclables, des arbres, des rénovations.
Tout cela est nécessaire. Mais où est la vision longue ? Où est le projet structurant qui réconcilie Saint-Étienne avec son histoire et son avenir ? Le Furan peut être ce fil conducteur. Un projet transversal : urbanisme, écologie, culture, histoire, pédagogie. Un projet qui parle à tous, parce qu’il touche à l’essentiel : l’eau, le vivant, le commun.
Rappeler l’existence du Furan, c’est aussi rappeler que Saint-Étienne n’est pas une ville née du béton, mais d’un territoire, d’un relief, d’une rivière fragile. C’est accepter que le progrès n’est pas toujours dans l’effacement, mais parfois dans la révélation. Faire réapparaître l’eau, même partiellement, c’est faire respirer la ville.
À l’heure où les citoyens demandent des villes plus humaines, plus habitables, plus intelligentes face aux crises à venir, Saint-Étienne ne peut pas continuer à ignorer son cours d’eau. Le Furan n’est pas un vestige du passé : il est une clé pour l’avenir et ce notamment pour son essor touristique.
Redonner une place au Furan, c’est redonner à Saint-Étienne une part de son identité perdue. Et peut-être, enfin, lui offrir ce que toute grande ville mérite : un cœur qui bat au rythme de l’eau.
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