Quand Saint-Étienne rêvait de conquérir le ciel
Pierre Mazet est un auteur stéphanois, il nous raconte dans ses chroniques stéphanoises, les stéphanois et les ligériens du passé.
Les ailes stéphanoises
Quand Saint-Étienne rêvait de conquérir le ciel
Connue comme berceau du chemin de fer français, la ville de Saint-Étienne a longtemps été associée aux prouesses industrielles et ferroviaires. Dès 1827, la première ligne reliant la cité ligérienne à Andrézieux voit le jour, avant qu’une liaison avec Lyon ne soit inaugurée quatre ans plus tard sous l’impulsion de l’ingénieur Claude Verpilleux.
Mais à la fin du XIXᵉ siècle, un nouveau rêve émerge : celui de l’aviation. Encore balbutiant et loin de rivaliser avec le train, ce mode de transport fascine déjà. Dans la Loire, quelques pionniers audacieux décident de se lancer dans l’aventure aérienne. Portrait de deux figures emblématiques de ces débuts héroïques.
Émile Reymond (1865-1914)
Du bistouri au cockpit
Rien ne prédestinait Émile Reymond à devenir aviateur. Chirurgien reconnu, auteur d’ouvrages spécialisés sur la chirurgie du cœur, de la plèvre et du poumon, il mène d’abord une brillante carrière médicale.
En 1905, la mort de son père bouleverse son destin. Élu sénateur de la Loire pour lui succéder, il devient à quarante ans le plus jeune membre de la chambre haute. Pourtant, une passion grandissante l’anime : conquérir les airs.
En 1911, les habitants de Montbrison découvrent, stupéfaits, un spectacle inédit : un avion tournoyant autour du clocher de Notre-Dame. Aux commandes, Émile Reymond. L’image restera gravée dans les mémoires locales.
Mais au-delà de l’exploit, Reymond pressent l’importance stratégique de l’aviation. Il plaide au Sénat pour la création d’une véritable armée de l’air, anticipant les enjeux militaires à venir.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il s’engage sans hésiter et effectue plusieurs missions de reconnaissance en Alsace. Le 21 octobre 1914, une panne de moteur le contraint à atterrir en zone ennemie. Pris sous le feu adverse, il y perd la vie, rejoignant la liste des pionniers tombés pour leur idéal.
Émile Train (1877-1939)
L’ascension fulgurante et la chute
Né à Saint-Étienne en 1877, Émile Train grandit dans l’univers de la mécanique, au sein de l’atelier paternel. En 1909, il se tourne vers l’aviation, discipline encore expérimentale.
Son ascension est fulgurante : moins de quinze jours après avoir construit son premier avion, il obtient son brevet de pilote le 9 août 1910. Rapidement, il participe aux grands meetings aériens de l’époque.
Le 21 mai 1911, lors de la célèbre course Paris-Madrid, sa trajectoire bascule. Confronté à une panne moteur, il tente un atterrissage d’urgence alors qu’un peloton de cuirassiers traverse la piste. Malgré une manœuvre désespérée pour éviter les cavaliers, son appareil s’écrase sur un groupe d’officiels.
Le bilan est dramatique : le ministre de la Guerre Maurice Berteaux est tué sur le coup, tandis que Ernest Monis et Henri Deutsch de la Meurthe sont blessés.
Une enquête disculpe rapidement Émile Train, saluant son sang-froid et les qualités de son appareil. Mais le choc est profond. Cet accident marque la fin de sa carrière aéronautique.
Il effectue encore quelques vols, notamment en août 1911 lors d’un meeting à Champirol, où il remporte un prix en survolant l’hôtel de ville de Saint-Étienne. Ce sera son dernier exploit. Il se retire ensuite définitivement de l’aviation pour se consacrer à la fabrication de motos.
Une mémoire encore vivante
À travers les destins d’Émile Reymond et d’Émile Train, c’est toute une époque qui ressurgit : celle des pionniers, des expérimentations et des risques assumés.
Si Saint-Étienne reste associée à son passé industriel, elle peut aussi revendiquer une place dans l’histoire des débuts de l’aviation. Deux hommes, deux trajectoires, mais un même rêve : celui de donner des ailes à leur ville.

