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Saint-Etienne : Rupture d’un jumelage, naissance d’une polémique

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Le billet d’Eric Moulin Zinutti

À Saint-Étienne, la décision du maire Régis Juanico de rompre le lien avec Nof HaGalil pour en tisser un avec une collectivité palestinienne divise bien au-delà des frontières de la Loire.

En annonçant la fin du jumelage historique conclu en 1974 avec la ville israélienne de Nof HaGalil, le nouveau maire socialiste de Saint-Étienne a ouvert un débat qui dépasse largement la seule coopération décentralisée. Entre engagement de campagne assumé et reproches d’« instrumentalisation », la décision interroge la vocation même des jumelages municipaux.

Une décision assumée, dans la continuité d’une campagne

Vendredi 17 avril 2026, Régis Juanico, élu en mars à la tête de la mairie de Saint-Étienne à la faveur d’une large alliance de gauche et écologiste, a officialisé sa volonté d’engager « la construction d’un jumelage » avec une collectivité palestinienne. Dans le même mouvement, la municipalité annonce « une procédure de sortie » du jumelage qui liait la cité ligérienne à Nof HaGalil (ex-Nazareth Illit, 50 000 habitants), au nord d’Israël, depuis plus d’un demi-siècle.

Dans son communiqué, la municipalité entend placer son action de coopération internationale « sous l’égide du droit international et de la solidarité humaine ». Elle y évoque « la tragédie qui frappe le peuple palestinien » et la situation à Gaza, tout en qualifiant Nof HaGalil de commune « dirigée par l’extrême droite ».

L’hôtel de ville souligne par ailleurs que le jumelage signé sous la mandature du centriste Michel Durafour était « de fait suspendu » depuis plusieurs années, faute d’échanges actifs entre les deux collectivités.

«Face à la tragédie qui frappe le peuple palestinien et au génocide toujours en cours à Gaza, la Ville de Saint-Étienne exprime sa plus vive préoccupation. »

— Communiqué de la Ville de Saint-Étienne, 17 avril 2026

Un jumelage né sous Durafour, en sommeil depuis des années

REPÈRES

1974 : la ville de Saint-Étienne, alors dirigée par le centriste Michel Durafour, signe un jumelage avec la ville israélienne de Nazareth Illit, devenue Nof HaGalil en 2019.

Cette commune de 50 000 habitants, située en Galilée, a été fondée dans les années 1950 sur des terres appartenant à la ville arabe voisine de Nazareth, dans le cadre d’un projet du Premier ministre David Ben Gourion visant à « judéiser la Galilée ».

Depuis plusieurs années, aucune convention de jumelage en cours de validité ne liait plus les deux communes, les échanges concrets ayant cessé.

Mars 2026 : Régis Juanico (PS) succède à Gaël Perdriau à la tête de Saint-Étienne, porté par une coalition rassemblant socialistes, écologistes, communistes, Place publique, Génération·s et Parti animaliste. La remise en cause du jumelage figurait parmi ses engagements de campagne.

Un tollé à droite et dans les institutions juives

La décision a immédiatement suscité une vive réaction du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) en région Auvergne-Rhône-Alpes. L’organisation dénonce « un choix politique unilatéral, fondé sur une lecture biaisée du conflit ». Pour elle, rompre avec « une ville israélienne démocratique » ne sert « ni la paix ni la justice » et « alimente les fractures ».

« Le jumelage établi en 1974 sous Michel Durafour relevait du dialogue entre les peuples. Y mettre fin pour des motifs idéologiques, c’est substituer l’exclusion à la rencontre. »

— CRIF Auvergne-Rhône-Alpes, communiqué du 18 avril 2026

Les Républicains de la Loire, par la voix d’Antoine Vermorel-Marques, Sylvie Bonnet et Hervé Reynaud, ont pour leur part dénoncé « une instrumentalisation politique » des jumelages. Le bureau départemental du parti rappelle que ces partenariats doivent rester « des ponts entre les peuples, des espaces de dialogue, d’amitié et de paix », et prévient contre « toute dérive identitaire ou communautariste qui menacerait la cohésion » du département.

À l’inverse, La France insoumise avait organisé la veille de l’annonce une manifestation place de l’Hôtel de ville « pour exiger le déjumelage » avec ce que le mouvement qualifie de « colonie israélienne ». Un second rassemblement était prévu lundi, en marge du conseil municipal.

Quelles conséquences politiques pour Saint-Étienne ?

Au-delà de la polémique immédiate, la décision du maire socialiste engage la ville sur plusieurs terrains sensibles.

Sur le plan local, elle cristallise une fracture. Dans une ville où le taux de pauvreté approche 30 %, les opposants reprochent à la nouvelle municipalité d’aborder un dossier à forte charge symbolique avant même d’avoir déployé un plan d’action clair contre la précarité. Les défenseurs de la décision rétorquent qu’une mairie doit aussi porter des valeurs, et que la coopération internationale fait partie intégrante de l’identité républicaine d’une collectivité.

Sur le plan des relations communautaires, l’initiative risque d’aviver les tensions entre les communautés stéphanoises — notamment entre les représentants des communautés juive et musulmane — alors que la mairie se dit soucieuse d’associer « l’ensemble des acteurs et structures de la société civile » au processus. L’équilibre est d’autant plus délicat que plusieurs maires de grandes villes françaises se trouvent confrontés à la même question.

Sur le plan institutionnel, la majorité municipale, très large, affiche pour l’instant une position homogène. Mais l’opposition de droite, combinée aux positions plus radicales de LFI qui pousse pour une rupture encore plus marquée, pourrait fragiliser la ligne d’équilibre recherchée par le maire. Une délibération du conseil municipal sera nécessaire pour acter juridiquement la sortie du jumelage.

Sur le plan national, Saint-Étienne s’inscrit dans une tendance qui concerne de plus en plus de collectivités françaises — de Nantes à Lyon en passant par Grenoble —, où les jumelages avec des villes israéliennes sont contestés au nom du droit international. La décision stéphanoise pourrait faire école, ou au contraire servir de contre-exemple.

Une décision juste ? Les termes d’un débat qui dépasse la Loire

Reste la question de fond : cette décision est-elle justifiée ? Elle se heurte à deux conceptions opposées du jumelage municipal.

La première, historique, considère que le jumelage est un « pont entre les peuples » qui doit se maintenir précisément quand les relations se tendent — car il est alors un canal de dialogue à hauteur de citoyens, indépendant des gouvernements. Dans cette lecture, rompre le lien, c’est supprimer une voie d’échange au moment où elle serait le plus utile. C’est la position défendue par le CRIF et par Les Républicains.

La seconde, plus récente, estime qu’un jumelage n’est pas neutre : il consacre un partenariat politique avec une collectivité dont les orientations peuvent devenir incompatibles avec les valeurs de la ville française signataire. Dans cette approche, maintenir un jumelage avec une municipalité que l’on juge contraire au droit international revient à le cautionner. C’est la position défendue par la nouvelle majorité stéphanoise.

Plusieurs éléments méritent d’être pesés pour apprécier la solidité de la décision. Au crédit du maire : le jumelage avec Nof HaGalil était en sommeil depuis des années, la démarche s’appuie sur un mandat électoral clair, et la position politique assumée relève du droit des collectivités à orienter leurs partenariats.

Au passif : la qualification de Nof HaGalil comme ville « dirigée par l’extrême droite » est une lecture politique contestée — un classement similaire pourrait remettre en cause de nombreux autres jumelages ; l’emploi du mot « génocide » anticipe une qualification juridique qui ne fait pas consensus ; et la simultanéité d’une rupture avec Israël et d’une ouverture avec la Palestine installe la coopération décentralisée sur un terrain clivant dont la vocation historique était précisément d’en être préservée.

Enfin, le risque d’un effet de symétrie mérite d’être posé : si chaque majorité municipale remet en cause, à son arrivée, les jumelages jugés politiquement incompatibles avec ses vues, l’institution même du jumelage — qui repose sur la durée et la confiance — risque de se vider de son sens.

Ce que l’histoire retiendra

La décision de Régis Juanico, cohérente avec ses engagements de campagne, est politiquement défendable. Elle est aussi risquée : elle mise sur la force du symbole là où l’art politique des jumelages a longtemps privilégié la patience du dialogue. Son succès — ou son échec — se mesurera moins aux polémiques du printemps 2026 qu’à la capacité de la nouvelle municipalité à construire, avec une collectivité palestinienne à désigner, un partenariat vivant, et à maintenir ouverts, malgré tout, des canaux de dialogue avec les institutions et les habitants qui se sentent ce jour-ci blessé par la rupture annoncée.

Un jumelage se juge à l’épreuve du temps, pas à l’émotion de l’instant. Celui que Saint-Étienne défera dans les prochaines semaines, comme celui qu’elle tissera dans les prochains mois, diront, bien mieux que les communiqués, ce que la ville aura voulu exprimer par ces gestes.

ChatGPT_Image_28_fevr._2026__06_35_34-removebg-preview Saint-Etienne : Rupture d'un jumelage, naissance d'une polémique
Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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