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Les allégories de la Métallurgie et de la Rubanerie

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Deux sentinelles industrielles devant l’Hôtel de Ville de Saint-Étienne

Le billet d’Éric Moulin Zinutti

De part et d’autre du grand escalier de l’Hôtel de Ville de Saint-Étienne, deux figures monumentales montent la garde depuis bientôt 150 ans. À gauche, un homme presque nu, marteau à la main : la Métallurgie. À droite, une jeune femme drapée, navette de tisseur en main : la Rubanerie. Hautes de 2,70 mètres et pesant chacune 3,6 tonnes, ces deux colossales statues de fonte de fer bronzée sont devenues des icônes stéphanoises, témoins muets de la prospérité industrielle d’une ville qui se rêvait alors capitale du fer et de la soie.

Un legs testamentaire à l’origine de l’œuvre

L’histoire de ces statues commence par un acte de générosité posthume. Leur financement, d’un montant total de 25 000 francs, ne provient pas des deniers communaux mais d’un don testamentaire d’Hippolyte Royet (1788-1853), ancien maire de Saint-Étienne. Le legs se compose précisément de 20 000 francs d’Hippolyte Royet, complétés par 5 000 francs supplémentaires de sa sœur Coraly.

Royet est une figure majeure de la « ville champignon » que devient Saint-Étienne dans les années 1820-1830. C’est précisément sous ses mandats que débute, à partir de 1822, la construction de l’Hôtel de Ville par l’architecte Jean-Michel Dalgabio. Dans son testament, Royet ne se contente pas de léguer une somme : il désigne nommément l’artiste chargé de l’exécution, un enfant du pays nommé Étienne Montagny. Après des négociations laborieuses entre les héritiers et la municipalité, la Métallurgie est finalement inaugurée en 1872, et la Rubanerie trois ans plus tard, en 1875.

Étienne Montagny, sculpteur stéphanois

Étienne Montagny (1816-1895) est né à Saint-Étienne, sixième enfant d’une fratrie de neuf. Formé d’abord à la peinture et à la gravure, il se tourne ensuite vers la sculpture sous l’enseignement de deux maîtres prestigieux : David d’Angers et François Rude. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1867, quelques années avant la commande stéphanoise. À travers sa personne, c’est toute une dynastie d’artisans du métal — graveurs, ciseleurs, damasquineurs — que la municipalité honore implicitement, dans une ville où le travail des métaux précieux et communs constitue depuis des siècles un savoir-faire d’excellence.

La Métallurgie : un Vulcain stéphanois

figure01 Les allégories de la Métallurgie et de la Rubanerie

Inaugurée en 1872, la Métallurgie est la première à prendre place sur son piédestal. Surnommée « l’Homme de bronze » bien qu’elle soit en réalité en fonte, elle reprend les traits du Vulcain romain — l’Héphaïstos des Grecs — divinité forgeronne de l’Olympe. Le corps athlétique est représenté presque nu, simplement drapé d’une étoffe ; le forgeron tient les attributs symboliques de son art.

Ce choix d’une iconographie mythologique antique n’a pas fait l’unanimité à l’époque. Félix Michalowski, érudit membre de la Société d’industrie, des sciences, des arts et belles-lettres de Saint-Étienne, regrettait publiquement qu’on n’ait pas représenté plutôt « les traits idéalisés du Stéphanois » plutôt qu’un énième modèle latin — façon de rappeler que les habitants se revendiquaient d’abord héritiers des Ségusiaves gaulois, comme l’inscrit d’ailleurs le fronton de la Préfecture.

La Rubanerie : le portrait d’une jeune Stéphanoise

La Rubanerie, scellée en 1875, est sans doute la plus intrigante des deux. Sous l’apparence générique d’une allégorie de l’industrie textile se cache en réalité le portrait d’une jeune femme bien réelle : Jeanne Épitalon, future grand-mère du philosophe Jean Guitton, qui a posé pour Montagny à l’âge de vingt-deux ans.

Cette filiation n’est pas anodine. Jean Guitton (1901-1999), né à Saint-Étienne, deviendra l’un des philosophes catholiques les plus connus du XXe siècle, élu à l’Académie française en 1961 et figure du dialogue entre foi et raison. L’ancrage familial dans la bonne société stéphanoise est ainsi confirmé : la Rubanerie n’est pas l’allégorie abstraite de la bourgeoisie industrielle de la ville, mais elle emprunte concrètement ses traits à une jeune fille issue de ce milieu de notables.

Sur la statue, la jeune femme se tient debout, hiératique et élégante, l’étoffe d’un ruban se déployant le long de son corps. Elle tient dans sa main la navette de bois des tisseurs. Détail souvent ignoré des passants : à ses pieds est sculpté le visage de Joseph-Marie Jacquard, l’inventeur lyonnais du métier à tisser breveté en 1801, sans lequel l’industrie de la soie stéphanoise n’aurait pas connu son essor. La passementerie fut en effet l’une des quatre grandes industries de la ville, aux côtés de la métallurgie, de la mine et des armes-cycles — et la plus « propre » de toutes.

Une esthétisation contestée

L’historiographie récente porte sur ces deux monuments un regard plus critique. Les corps idéalisés à l’antique dissimulent en effet les déformations physiques bien réelles que la dureté du travail infligeait aux ouvriers et aux ouvrières stéphanois. Le forgeron est représenté presque nu — alors que la nudité était évidemment proscrite dans une forge à cause des risques de brûlure et de projection — tandis que la « ribandière » (ou « rubandière ») reste pudiquement vêtue selon les codes de la décence bourgeoise.

Plusieurs historiens y voient une stratégie patronale assumée : sublimer la condition ouvrière pour mieux la rendre acceptable, et continuer à recruter des bras dans des métiers de plus en plus dangereux à mesure que s’intensifie la révolution industrielle. Le style académique antiquisant servait également à contrer la culture populaire « gaga » qui, à la même époque, développait sa propre mythologie et son propre vocabulaire ouvriers à Saint-Étienne.

Échapper à la fonte, traverser les crises

Les deux statues ont eu de la chance. Le fait qu’elles soient en fonte de fer — et non en bronze comme leur apparence le laisse croire — les a probablement sauvées de la refonte sous le régime de Vichy, qui collectait massivement les métaux non ferreux pour l’effort de guerre allemand. Coulées en Haute-Marne, elles ont ainsi traversé deux conflits mondiaux sans dommage majeur.

Elles ont également vu défiler les soubresauts politiques de la ville : la prise de l’Hôtel de Ville par les ouvriers stéphanois le 24 mars 1871, point de départ de l’éphémère Commune de Saint-Étienne inspirée de celle de Paris ; les incendies de 1933 et surtout de 1952, qui ont entraîné la démolition du dôme en 1953 ; le projet de destruction de la mairie envisagé dans les années 1970 puis abandonné après un référendum local ; enfin, les conflits sociaux plus récents — manifestations contre la loi Travail en 2016, contre la réforme des retraites en 2023 — au cours desquels elles ont été à plusieurs reprises taguées ou aspergées de peinture.

Une rénovation pour leur 150e anniversaire

figure02 Les allégories de la Métallurgie et de la Rubanerie

Après plusieurs campagnes de restauration successives (1949, années 1970, années 1990, années 2010), les deux allégories ont bénéficié en 2022-2023 d’une rénovation complète confiée à l’entreprise spécialisée Socra, basée à Périgueux. Elles ont retrouvé leurs socles en mai 2023, avec une teinte plus sombre, plus proche de leur couleur originelle de « fonte de fer bronzée ». Beaucoup de Stéphanois gardaient en mémoire l’aspect vert-de-gris qu’elles avaient pris lors des restaurations précédentes — cette patine cuivrée façon Statue de la Liberté que certains regretteront.

Bien plus que des statues

Au-delà de leur valeur artistique, ces deux figures racontent l’histoire d’une ville qui s’est construite sur la dualité du fer et de la soie, du marteau et de la navette. Elles incarnent une mémoire ouvrière complexe — à la fois sublimée par le langage de l’allégorie antique et dissimulée derrière l’esthétisation des corps. Elles disent enfin quelque chose de la bourgeoisie stéphanoise du XIXe siècle : ce maire Royet qui lègue sa fortune pour ériger un monument à l’industrie qui l’a enrichi ; cette jeune Jeanne Épitalon dont les traits, prêtés à la Rubanerie, traverseront les générations jusqu’à ce que son petit-fils Jean Guitton entre, lui, à l’Académie française.

Devant les marches de l’Hôtel de Ville de Saint-Étienne, la Métallurgie et la Rubanerie continuent ainsi d’incarner, à leur manière silencieuse, l’âme d’une ville qui — comme le rappelle sa devise — a effectivement « tout inventé ».

Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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