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Joseph Vacher, le chansonnier ouvrier qui fit résonner la voix du peuple stéphanois

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Au XIXᵉ siècle, bien avant l’essor des grandes salles de spectacle, les goguettes occupaient une place essentielle dans la vie populaire stéphanoise. Ces sociétés chantantes, où l’on venait autant pour partager un verre que pour écouter des chansons et des poèmes, étaient de véritables foyers de culture populaire. Elles constituaient également des lieux d’expression du républicanisme social et de l’anticléricalisme.

Contrairement aux spectacles traditionnels, seuls les amateurs pouvaient s’y produire. Chacun devait interpréter ses propres chansons ou réciter ses poèmes, souvent improvisés sur des airs connus. Cette tradition, très ancrée à Saint-Étienne, a fait naître une remarquable génération de poètes ouvriers, parmi lesquels Joseph Vacher demeure l’une des figures les plus marquantes.

Un artisan devenu la voix des ouvriers

Menuisier-ébéniste de profession, Joseph Vacher s’est imposé comme l’un des plus grands chansonniers populaires de la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Son œuvre, composée de 624 chansons et poésies, dont une quarantaine en dialecte régional, témoigne de la vie quotidienne des travailleurs de l’agglomération industrielle de Terrenoire.

À travers ses textes, il met en scène les mineurs, les forgerons, les tisseurs, les rubaniers ou encore les « gandoues », ces ouvriers chargés de la collecte des immondices. Souvent empreintes d’humour, parfois franchement gauloises, ses chansons décrivent surtout la dureté des conditions de travail sous le Second Empire.

Terrenoire vit alors au rythme des immenses forges dirigées par Euverte, à la fois directeur des usines et maire de la commune. Son organisation du travail, particulièrement exigeante, préfigure ce que l’on appellera plus tard le taylorisme. Vacher évoque notamment le quotidien éprouvant des puddleurs, ces ouvriers qui devaient, durant douze heures d’affilée, retourner la masse de métal en fusion à l’aide d’un long ringard devant la chaleur écrasante des fours. Une tâche si éprouvante qu’une dame-jeanne de vin était parfois nécessaire pour étancher leur soif.

Un poète engagé contre le Second Empire

Mais Joseph Vacher ne se contente pas de raconter la vie ouvrière. Républicain convaincu, il fait de la chanson une véritable arme politique.

En 1869, avec Rémy Doutre, il fonde le Caveau stéphanois, une goguette où résonnent des refrains ouvertement antibonapartistes et anticléricaux. Dans son texte L’Éloge, il affirme que cette société refuse les « disciples d’Escobar » ainsi que la « froide étiquette » afin d’honorer « la cause démocratique ».

Ses premiers écrits politiques apparaissent dès 1858 en français. Après l’élection du républicain Pierre-Frédéric Dorian à Saint-Étienne, en 1863, il commence également à utiliser le parler local pour porter son message politique.

Ses deux œuvres les plus célèbres en dialecte régional voient le jour à la fin du Second Empire :

  • Marianna, écrite le 15 août 1869 depuis la prison de Bellevue, où il est détenu pour avoir signé le « Manifeste du Non » contre le plébiscite impérial ;
  • La Marseillaisa doeu Panassa, composée le 4 septembre 1870, au lendemain de la chute de Napoléon III.

Son engagement ne s’arrête pas à la plume. Durant la guerre de 1870, Joseph Vacher rejoint les corps-francs et combat au sein de la 4ᵉ brigade commandée par Giuseppe Garibaldi. De cette période naîtront plusieurs chants patriotiques, parmi lesquels Les Garibaldiens, Notre Patrie, Respect à la France et Les Volontaires.

Entre désillusions et reconnaissance tardive

S’il reste à l’écart de la Commune de Saint-Étienne, Joseph Vacher est néanmoins inquiété par la justice avant d’être acquitté en 1872. Il exprime cependant sa compassion envers les victimes de la répression.

Par la suite, il s’installe aux Charpennes, dans la banlieue industrielle lyonnaise, sans rompre les liens qui l’unissent à ses amis stéphanois. Il participe même à la renaissance du Caveau stéphanois aux côtés de son ami Gonon, lui aussi chansonnier et historien de la chanson locale.

Mais, à partir des années 1890, la société chantante évolue. Peu à peu, le Caveau s’embourgeoise et les chansonniers ouvriers, dont Joseph Vacher, en sont progressivement écartés. Une exclusion qui marque profondément cet homme déjà déçu par l’évolution d’une République qu’il estimait bien éloignée des idéaux qu’il avait défendus sous le Second Empire.

La publication d’une partie de son œuvre intervient très tardivement, à la veille de sa mort. Seules 624 chansons et poésies manuscrites sont alors éditées, offrant enfin une reconnaissance à celui qui avait consacré sa vie à raconter le peuple. Cette publication laisse pourtant un goût amer : son collègue et rival Duplay, surnommé « le Père Baronte », modifie de nombreux textes afin de les conformer aux règles orthographiques qu’il avait lui-même établies dans son ouvrage La Clé du Parler gaga.

Un témoin précieux de la mémoire populaire stéphanoise

Joseph Vacher laisse aujourd’hui un témoignage exceptionnel sur la société ouvrière de la région stéphanoise au XIXᵉ siècle. À travers ses chansons de métier, ses textes en parler gaga et ses refrains politiques, il a immortalisé le quotidien des travailleurs, leurs difficultés, leurs espoirs et leurs combats.

Personnage haut en couleur, réputé amateur de bon vin – au point d’assimiler dans certaines chansons les « buveurs d’eau » aux « jésuites » –, il demeure l’une des grandes figures de la culture populaire ligérienne.

Longtemps oublié, Joseph Vacher mérite aujourd’hui de retrouver la place qui lui revient parmi les grands poètes ouvriers de Saint-Étienne, dont l’œuvre constitue un patrimoine historique, social et linguistique d’une richesse exceptionnelle.

La Marseillaise du Panassa

Allons enfants, à  coups de canne, Envoyons Leboeuf avec Failly, Acclamons la grande Marianne Qui vient ici nous réveiller. (bis) D’une main elle tient la balance, De l’autre une pique dorée. Chacun a fini de pleurer, Elle apporte à  tous l’espérance. Comme de vrais soldats, affrontons le trépas,  Partons, Partons, Ne reculons pas, en avant les ‘Gagas’ !

Pour en savoir plus : LORCIN (Jean), MARTIN (Jean-Baptiste), VURPAS (Anne-Marie), Le rêve républicain d’un poète ouvrier. Chansons et poésies en dialecte stéphanois de Jacques Vacher (1842-1898), Saint-Julien-Molin-Molette, Jean-Pierre Huguet, 1999.

Pierre Mazet
Pierre Mazet
Chroniques stéphanoises

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