Le billet d’Eric Moulin Zinutti : Formation d’une communauté urbaine aux confins du Forez (Xᵉ – XVᵉ siècle)
Un site obscur sur les rives du Furan
L’historiographie stéphanoise se heurte d’emblée à une difficulté que l’archéologie récente n’a fait que confirmer : les origines de la ville demeurent, pour l’essentiel, dérobées au regard. L’occupation antérieure au village est jugée vraisemblable par l’historien Étienne Fournial, mais n’a jamais pu être vérifiée. La difficulté tient à la nature même du site — un fond de dépression drainé par le Furan — et surtout au recouvrement industriel massif des XIXᵉ et XXᵉ siècles, qui a scellé sous le tissu urbain contemporain les rares strates médiévales conservées.
La première assise documentaire est ecclésiale. La première mention de la vaste paroisse de Saint-Étienne — Sanctus Stephanus de Furano — figure dans un document du XIᵉ siècle, connu seulement par une copie du XVIᵉ. La fondation de l’église, dans un village portant le nom même de la rivière, pourrait remonter au Xᵉ ou au XIᵉ siècle. La prudence s’impose : entre une copie tardive et une datation conjecturale, le noyau originel du bourg reste hypothétique1.
La tutelle seigneuriale de Saint-Priest
Le cadre politique, lui, est mieux établi. La première occupation attestée des environs se trouve dans le château des seigneurs de Saint-Priest, mentionné pour la première fois en 1167. Construit au sommet d’un crêt, il permettait de surveiller toutes les entrées de la dépression stéphanoise. Cette position dominante — le promontoire de quartz qui porte l’édifice ferme au nord la cuvette du Furan — faisait du château le véritable point de commandement dont le bourg n’était qu’une dépendance. De la forteresse médiévale il ne subsiste toutefois presque rien : ravagée par le feu à deux reprises au cours du XVIIᵉ siècle, puis démantelée à la Révolution, elle n’a laissé que quelques pans de muraille et un fragment de tour, aujourd’hui enserrés entre des constructions plus récentes4. Le bourg naissant relève de ce mandement : aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, la paroisse dépend des seigneurs de Saint-Priest, eux-mêmes vassaux du comte de Forez.
La position confère à Saint-Étienne une valeur stratégique singulière. Au lendemain de la scission Forez-Lyonnais de 1173, la paroisse forme une enclave sous la protection du seigneur de Saint-Priest — vassal du roi de France par la médiation comtale — au milieu de paroisses laissées à l’Église de Lyon. Entre 1173 et 1278, Saint-Étienne marque ainsi, un siècle durant, la limite entre les territoires du comte sous souveraineté française et les possessions de la seigneurie épiscopale lyonnaise, dépendance lointaine du Saint-Empire. Ce statut de marge — qui n’aura pas échappé au lecteur familier des logiques de confins2 — situe le bourg exactement sur une ligne de partage politique.
La première mention explicite de la paroisse dans un acte daté est bien documentée : une charte de 1258, conservée aux Archives départementales de la Loire, par laquelle Jean de Saint-Paul-en-Jarez vend au prieur de Saint-Rambert la viguerie qu’il possède dans diverses paroisses, dont celle de Saint-Étienne, Sancti Stephani de Furans.
Physionomie du bourg (XIIIᵉ – XIVᵉ siècle)
Le paysage urbain que restituent les sources est celui d’une modeste agglomération. Aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, Saint-Étienne n’est qu’un village bâti au pied de l’éminence aujourd’hui appelée colline Sainte-Barbe, le long du Furan. On y relève une église, élevée vraisemblablement à l’emplacement de l’actuelle Grand’Église, un hôpital, et un château ou maison forte servant de résidence secondaire aux seigneurs de Saint-Priest.
L’essor tient tout entier à la domestication de la rivière. La prospérité naissante repose sur des activités traditionnelles — moulins à farine, moulins à foulon pour les draps, tanneries, carrières de grès — toutes liées à l’exploitation du Furan comme force motrice, avant que la rubanerie, l’armurerie et le charbon ne prennent le relais au-delà de notre période.
L’affirmation communale et l’enceinte des années 1430
De cet enrichissement naît une conscience collective. Les habitants prennent conscience de former une communauté et disputent à leur seigneur le droit de s’administrer, à l’image d’autres localités du Forez. Saint-Étienne-de-Furan apparaît alors comme une ville de consulat, régie par une assemblée délibérante dont les habitants nommaient des consuls et élisaient des syndics. L’ensemble du mandement de Saint-Priest paraît avoir bénéficié de franchises municipales, dont les titres furent apparemment perdus lors du pillage de la ville — perte documentaire qui explique en grande partie l’obscurité persistante du dossier institutionnel3.
Le terme de notre période est marqué par le seul monument médiéval subsistant et par l’enceinte qui enserrait le bourg. La place Boivin — anciennement place Marquise — constitue le berceau historique de la ville, où subsiste l’un des derniers témoins du XVᵉ siècle : la Grand’Église, érigée vers 1446. Les remparts, tout juste construits dans les années 1430, permettent de mesurer la cité : cent mètres de long sur cent mètres de large, entre le Pré de la Foire — actuelle place du Peuple — et la sortie ouest, actuelle place Boivin.
L’apport des fouilles récentes (2024)
C’est précisément sur ce périmètre qu’a porté la première opération d’archéologie préventive d’importance menée dans le cœur ancien. En février 2024, quatre sondages ont été réalisés place Boivin par les archéologues de l’Inrap, dans le cadre du projet de réhabilitation du secteur. Les résultats, quoique fragmentaires, sont pour partie inédits.
L’enceinte, jusque-là purement hypothétique, est désormais matérielle : devant le square, les archéologues ont dégagé un mur de largeur imposante, tenu pour un vestige des anciens remparts. Cette enceinte d’une centaine de mètres de côté, construite vers 1430 et aujourd’hui disparue, n’était jusqu’alors qu’un tracé reconstitué d’après le cadastre : sa mise au jour confirme les estimations. Une troisième tranchée a par ailleurs livré ce qui pourrait être une section du fossé bordant le rempart.
Plus significatif encore pour la question des origines : le sondage effectué au nord de la Grand’Église, près de la rue Sainte-Catherine, a révélé cinq niveaux de sépultures appartenant au cimetière paroissial. Si l’analyse des ossements les date des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, le site a pu être utilisé bien plus tôt, potentiellement dès le XIIIᵉ siècle — soit avant même l’édification de la Grand’Église. L’hypothèse, si elle venait à être confirmée par des fouilles approfondies, offrirait le premier ancrage stratigraphique du noyau paroissial primitif.
Cette campagne a enfin révélé une carence patrimoniale : Saint-Étienne ne figurait jusqu’alors sur aucune carte de zones archéologiques protégées. La Direction régionale des affaires culturelles y a remédié par un arrêté de juillet 2024 instituant quatre zones de présomption de prescription archéologique, dont le cœur médiéval — place Boivin, place du Peuple, quartier Saint-Jacques.
Notes
1. Sur l’ensemble du dossier des origines, la thèse d’André Mutel, La Seigneurie de Saint-Priest et Saint-Étienne (XIIIᵉ – XVIIIᵉ siècle), Saint-Étienne, 1975, demeure la référence pour les institutions seigneuriales.
2. Le motif rejoint directement la problématique des lignes de partage seigneuriales et des logiques de marche.
3. La transaction du 17 décembre 1534, par laquelle le seigneur de Saint-Priest reconnaît l’existence d’une ville dans son domaine, marque l’aboutissement — hors de notre période — de ce mouvement d’émancipation.
4. Les données concernant les origines mêmes du château (fondateur, datation) restent divergentes selon les sources locales ; seule la séquence tardive de sa disparition — incendies du XVIIᵉ siècle, démantèlement révolutionnaire, vestiges résiduels — fait l’objet d’un consensus.


