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Le 15 juin, le bac s’ouvre sur la philosophie — mais c’est la voie suivie, bien avant, qui a déjà tout décidé

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Le billet d’Eric Moulin Zinutti

À Saint-Étienne comme ailleurs, le lundi 15 juin 2026, des milliers de candidats de terminale plancheront quatre heures durant sur la dissertation de philosophie. L’épreuve, fixée au lundi 15 juin de 8h à 12h, ouvre traditionnellement la séquence des écrits terminaux, avant les épreuves de spécialité des 16, 17 et 18 juin et le Grand oral à partir du 22 juin. Mais cette même philosophie n’a pas le même poids pour tous : elle compte coefficient 8 en voie générale et seulement 4 en voie technologique. Détail révélateur — car derrière les trois voies du bac se cache toute la mécanique des inégalités scolaires, et c’est sur Parcoursup, bien avant l’examen, qu’elle se révèle.

Trois bacs, trois destins

La réforme de 2021 a officialisé trois voies — générale, technologique, professionnelle. Sur le papier, elles ont toutes la même valeur. Dans les faits, elles ne mènent pas aux mêmes formations supérieures et ne sont pas confrontées aux mêmes réalités sur Parcoursup.

Les chiffres sont sans appel. En 2023, 78,9 % des bacheliers ont poursuivi leurs études dans le supérieur, un record historique ; mais le taux varie radicalement selon la voie. Environ 93 % des bacheliers généraux poursuivent, contre 81 % des bacheliers technologiques et, dans les faits, 36 % seulement des bacheliers professionnels accèdent à l’enseignement supérieur. Et même au sein de ceux qui continuent, les trajectoires divergent : près de six bacheliers généraux sur dix vont à l’université, plus de la moitié des bacheliers technologiques s’inscrivent en BTS ou en IUT, et près de quatre bacheliers professionnels sur dix se retrouvent en BTS.

Or cette hiérarchie des voies épouse presque exactement la hiérarchie sociale. La voie professionnelle, en particulier, est sans détour décrite comme le foyer des inégalités scolaires : elle concentre les élèves qui rencontrent le plus de difficultés sociales et scolaires et reste considérée comme une voie de relégation. Autrement dit, dès l’orientation en fin de troisième, l’origine sociale d’un élève prédit assez bien la voie qu’il suivra — et donc les portes que Parcoursup lui ouvrira, ou lui fermera.

Deux calendriers qui s’ignorent

Il y a là un paradoxe rarement souligné. Au moment où les candidats composent sur la liberté ou la justice, leur sort dans le supérieur est déjà largement scellé. La phase d’admission de Parcoursup a ouvert le 2 juin 2026 à 19 heures, et la phase complémentaire démarre le 11 juin — soit quatre jours avant la première épreuve. Un élève peut donc connaître son affectation avant même d’avoir posé son stylo sur la copie de philo.

En 2026, la procédure concerne 1 046 000 candidats, dont 657 000 lycéens scolarisés en France. La sélection s’opère sur les bulletins et la « fiche Avenir » — donc bien en amont du bac, qui n’est plus le véritable filtre d’entrée dans le supérieur. Et cette sélection ne traite pas les trois voies sur un pied d’égalité.

Le type de bac, révélateur du tri social

C’est ici que le type de bac et l’inégalité sociale se rejoignent. La plateforme, effective depuis 2018, est accusée de sélectionner les élèves en fonction de leur classe sociale. Le mécanisme est subtil : elle crée des barrières autour des élèves qui ne se sentent pas légitimes à être ambitieux, à postuler « au cas où ». Cette autocensure frappe d’autant plus durement les bacheliers technologiques et professionnels, statistiquement issus de milieux plus modestes.

Le bachelier professionnel, surtout, se heurte à un système qui ne l’attend pas. Le lycée professionnel ne prépare pas à la poursuite d’études en cursus généraliste ; les études universitaires, très théoriques, peuvent mettre ces étudiants en difficulté, et seules quelques rares CPGE les accueillent. Quant au bachelier technologique, il a accès aux filières universitaires, mais y est moins bien préparé que le bachelier général. Pour beaucoup, la sécurité est donc le BTS — une voie courte, professionnalisante, mais qui referme largement l’horizon des études longues.

S’ajoute une dimension territoriale. Aux inégalités sociales se superposent des inégalités de territoire : les formations non sélectives les plus demandées ont admis les néo-bacheliers les mieux classés, donc les mieux notés et les plus favorisés socialement, accentuant la concurrence au détriment des territoires moins attractifs. Un élève de quartier populaire, en filière techno ou pro, scolarisé dans un lycée moins coté, cumule ainsi les désavantages.

Saint-Étienne, ville-laboratoire de ces fractures

BAC2026 Le 15 juin, le bac s'ouvre sur la philosophie — mais c'est la voie suivie, bien avant, qui a déjà tout décidé

La situation stéphanoise illustre presque caricaturalement ces tensions. C’est une ville étudiante en plein essor — la métropole accueille environ 27 000 inscrits dans l’enseignement supérieur — mais marquée par une précarité profonde. À la rentrée de janvier 2026, près de 6 000 étudiants vivent sous le seuil de pauvreté à Saint-Étienne, selon les données d’associations et de l’INSEE.

Cette précarité est aussi spatiale et héréditaire. Saint-Étienne Métropole présente un fort contraste entre des villes-centres précarisées le long des vallées de l’Ondaine et du Gier et des périphéries plus aisées ; la commune de Saint-Étienne concentre le plus grand nombre de ménages précaires, dans les quartiers d’habitat social comme dans le centre ancien — Tarentaize, Beaubrun, le Crêt de Roc, le quartier du Soleil. Ce sont précisément les secteurs où grandissent les lycéens les plus souvent orientés vers les voies techno et pro, et que Parcoursup pénalise le plus.

Fait notable et local : c’est un élu ligérien qui a été chargé d’examiner la plateforme. La commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale a confié à Pierrick Courbon, député de la Loire, une mission flash consacrée à Parcoursup, signe que le sujet résonne dans ce territoire.

Des correctifs réels, mais insuffisants

Il serait injuste de présenter Parcoursup comme une pure machine à exclure. Des dispositifs de rééquilibrage existent, et certains visent justement les voies les plus fragiles. Des taux minimaux de boursiers sont fixés pour favoriser leur accès, y compris dans les formations sélectives : plus de 12 600 formations sont concernées, et on estime à plus de 17 000 le nombre de lycéens boursiers pour qui ces taux ont été décisifs en 2024. Des quotas réservent aussi des places aux bacheliers technologiques en IUT et aux bacheliers professionnels en BTS.

Mais ces correctifs ne soignent pas la cause structurelle. Parcoursup s’inscrit dans un environnement marqué par un accès ouvert mais de plus en plus sélectif, en raison du nombre inédit de bacheliers et d’un sous-financement structurel, surtout pour l’université, qui contraint les capacités d’accueil. Le tri par voie n’est, au fond, qu’un symptôme : il y a moins de places que de candidats, et le manque de moyens transforme une plateforme d’orientation en outil de rationnement qui reconduit les hiérarchies sociales d’amont.

La philo, dernière épreuve d’égalité ?

Il y a quelque chose de presque ironique à ce que le bac s’ouvre sur la philosophie. C’est l’une des rares épreuves où chacun part, en théorie, sur un sujet vierge : une copie anonyme, sans dossier, sans fiche Avenir, sans algorithme. Pendant quatre heures, le 15 juin, l’élève de la voie pro de Tarentaize et celui de la voie générale des hauteurs résidentielles affrontent la même feuille blanche.

Mais cette égalité-là arrive trop tard, et reste relative — jusque dans son coefficient, deux fois moindre pour le bachelier technologique. La sélection véritable s’est déjà faite sur trois ans de bulletins, sur une voie d’orientation choisie dès la troisième, et sur un capital social que la plateforme, malgré ses garde-fous, peine à neutraliser. Le bac demeure un rite, un symbole républicain puissant. Reste à savoir s’il est encore le moment où se décide l’avenir des jeunes Stéphanois — ou seulement la cérémonie qui ratifie un verdict rendu ailleurs, plus tôt, et selon la voie qu’on leur a assignée.

Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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