Éric Moulin-Zinutti · 2 octobre 2026
Les faits : une matinée de jeudi
Jeudi 1er octobre 2026, troisième jour d’un mouvement national de blocage des lycées, Saint-Étienne s’est réveillée avec une odeur de plastique brûlé. Les revendications, elles, tiennent en quelques lignes et n’ont rien d’extravagant : des classes qui montent à 35 élèves, des bâtiments vétustes, des salles étouffantes, des emplois du temps troués d’heures de permanence.
Autour du lycée Étienne-Mimard, la matinée a pris une autre tournure. Des tirs de mortier d’artifice, des poubelles incendiées, des vitres brisées, un périmètre de sécurité, le cours Fauriel encombré. Dans le centre, des feux sur la voie du tramway et des panneaux de signalisation arrachés. Aux abords du campus Tréfilerie, d’autres dégradations, et une tentative d’intrusion à l’université Jean-Monnet qui a nécessité l’intervention des forces de l’ordre. Plusieurs centaines de jeunes ont ensuite déambulé dans le sud de la ville.
Au 2 octobre, le bilan tient en quelques chiffres. Seize lycées de la Loire ont été touchés par les blocages, quinze publics et un privé. Vingt personnes ont été interpellées en zone police, en majorité des mineurs. Cinq membres des forces de l’ordre ont été blessés, trois policiers et deux gendarmes, dont un policier à Saint-Étienne même. Le vendredi, huit lycées sont passés en cours à distance et le lycée Étienne-Mimard est resté fermé.
Un chiffre manque encore : celui de la facture. Ni la Ville ni la préfecture n’ont publié d’estimation des dégâts. La mairie a condamné les violences tout en rappelant son attachement au droit de manifester, et a adressé son soutien aux commerçants touchés. D’autres voix officielles ont reconnu des demandes légitimes et appelé au dialogue dans le calme.
Le constat : de la contrariété à la casse, sans étape intermédiaire
Ce qui frappe n’est pas la colère. C’est la vitesse. Entre « nous sommes trop nombreux en classe » et un panneau arraché, il y avait autrefois toute une série de marches : la pétition, le délégué, l’assemblée générale, le cortège, le slogan, la banderole peinte la veille. Ces marches semblent avoir disparu. On passe du grief à l’incendie comme on passe d’une vidéo à la suivante.
Il faut dire aussi ce que la colère est devenue. Elle n’a plus besoin d’être grande pour produire de grands effets. Un motif modeste, parfois un simple prétexte, suffit à libérer quelque chose de plus ancien et de plus lourd, qui ressemble moins à une revendication qu’à une rancune. La revendication veut obtenir. La rancune veut abîmer. La première s’adresse à quelqu’un, la seconde ne s’adresse à personne, et c’est pour cela qu’elle s’en prend aux objets.
On peut appeler cela comme on veut. Certains parleront de rupture de civilisation, et le mot n’est pas trop fort si l’on se souvient de ce qu’il désigne : la civilisation, c’est précisément l’art de mettre des formes entre l’émotion et le geste. Quand les formes tombent, il reste l’émotion et le geste, collés l’un à l’autre.
Derrière, il y a un mal-être qui s’installe, et qui ne date pas de mardi. Il ne se dit pas, faute de mots, alors il se montre. Une vitre cassée est une phrase que l’on n’a pas su faire.
Parmi les griefs figure celui des emplois du temps trop chargés. On voudrait répondre, avec douceur, que le lycée sur ce point ne ment pas. Trente et quelques heures par semaine, des horaires que l’on n’a pas choisis, une sonnerie qui décide à votre place : c’est très exactement la répétition générale de ce qui vient. À deux différences près, qui devraient consoler. Au lycée, on vous apprend quelque chose en échange, et l’on en sort à dix-huit ans. Ensuite, les mêmes heures seront payées au SMIC, et la sortie reculera à mesure que l’on s’en approchera, jusqu’à soixante-dix ans peut-être. Se plaindre de son emploi du temps à seize ans, c’est lire le contrat avant de l’avoir signé.
Il serait injuste d’oublier l’essentiel : la plupart des lycéens mobilisés jeudi n’ont rien cassé du tout. Vingt interpellations pour plusieurs centaines de jeunes dans la rue, cela laisse beaucoup de monde du bon côté. Mais ce sont les vingt qui font l’image, et c’est l’image qui reste.
Qui paie la casse
La casse a ceci de particulier qu’elle ne remonte jamais jusqu’à ceux qu’elle prétend viser. Le ministère ne reçoit pas la facture. Elle arrive ailleurs, et toujours aux mêmes adresses.
Les vitres d’un lycée public sont remplacées par la Région, c’est-à-dire par l’impôt. La voie du tram, les panneaux, les poubelles, le nettoyage, les agents municipaux envoyés sécuriser et réparer : c’est la Ville et la Métropole, c’est-à-dire encore l’impôt. Le commerçant qui baisse son rideau un jeudi matin perd sa recette et, selon son contrat, garde sa franchise.
Et l’impôt local, à Saint-Étienne, n’est pas payé par des gens riches. Il est payé par les parents de ces lycéens. L’aide-soignante, le chauffeur de la STAS, l’artisan de Montreynaud ou de Bellevue règlent, par petites fractions, le panneau que leur fils a peut-être regardé tomber.
Il y a une ironie plus discrète. L’argent qui ira aux vitres de Mimard est exactement celui qui manquait, selon les manifestants, pour rénover Mimard. On demandait des moyens. On en a retiré.
Et puis il y a la facture qui ne se chiffre pas : huit lycées en cours à distance, un établissement fermé, des journées de classe perdues. Ceux qui les perdent sont ceux qui n’ont pas de cours particuliers pour les rattraper.
Deux jeunesses, un même vide
Une partie de cette jeunesse est pauvre deux fois. Pauvre d’argent, d’abord, dans une ville où les fins de mois sont un sujet de conversation ordinaire. Pauvre de mots, ensuite, et cette pauvreté-là est la plus coûteuse. Ce n’est pas une affaire d’intelligence. C’est une affaire d’outillage : on ne leur a pas transmis, ou ils n’ont pas reçu, le vocabulaire, les références, le goût de l’argument qui permettent de transformer une colère en discours. Celui qui ne peut pas dire « je ne suis pas d’accord, et voici pourquoi » dispose de peu d’autres solutions que le bruit.
Ces jeunes-là paient plein tarif. Ce sont eux que l’on interpelle, eux qui passent devant le juge des enfants, eux dont le lycée ferme et dont le dossier se remplit.
Il existe une autre jeunesse, que l’on dit dorée. Elle était peu visible jeudi matin, et pour cause : son établissement n’était pas bloqué, ou s’il l’était, elle avait de quoi travailler ailleurs. Elle ne casse pas, elle n’en a pas besoin. Elle a les mots, les réseaux, les rattrapages. Quand il lui arrive de s’emporter, l’affaire se règle entre adultes, avec un chèque et un rendez-vous.
On aurait tort, pourtant, de l’imaginer mieux portante. Le même mal-être y circule, simplement mieux habillé : il ne brûle pas de poubelles, il s’ennuie, il s’anesthésie, il se retire. La jeunesse dorée ne détruit pas le monde commun, elle s’en absente. Ses vitres à elle sont intactes parce qu’elle vit derrière d’autres vitres.
Voilà peut-être le fait le plus préoccupant. Ces deux jeunesses ne se croisent plus. Elles ne fréquentent ni les mêmes lycées, ni les mêmes quartiers, ni les mêmes écrans. L’une n’a pas les moyens de se faire entendre, l’autre n’a aucune raison d’écouter. Le lycée était l’endroit où elles devaient se rencontrer. C’est lui qui a les vitres cassées.
L’amalgame, et ce qu’il prépare
Il y a enfin une conséquence que personne n’a voulue. Le citoyen qui regarde les images du jeudi ne fait pas le tri. Dans sa tête, tout se mélange : le lycéen qui demandait un professeur et celui qui lançait un mortier, la revendication et l’incendie, la jeunesse et la casse. Vingt interpellés deviennent « les jeunes », et « les jeunes » deviennent un problème d’ordre.
Cet amalgame est injuste, mais il est humain, et surtout il vote. Chaque poubelle brûlée devant un lycée est un argument offert à ceux qui promettent l’autorité. C’est ainsi, de matinée en matinée, que se prépare l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir : non par adhésion à un programme, mais par lassitude devant des images. Ceux qui cassent croient s’en prendre au système. Ils lui choisissent un successeur.
Un constat, pas un procès
Rien de tout cela ne désigne un coupable. Ni les lycéens, dont les demandes sont raisonnables. Ni leurs parents, qui font ce qu’ils peuvent. Ni les enseignants, ni les policiers, ni les élus, qui ont chacun passé une mauvaise journée.
Il reste un constat, et il tient en peu de mots. Une société se reconnaît à la distance qu’elle sait maintenir entre une contrariété et un geste. Cette distance s’est raccourcie. Elle se rallonge avec des choses lentes et peu spectaculaires : des mots, des livres, des adultes présents, des lieux où l’on se croise.
Lundi, les vitres de Mimard seront commandées. C’est la partie facile.
Sources : TL7, Radio Scoop, ICI Saint-Étienne Loire, IF Saint-Étienne (1er et 2 octobre 2026).


