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Saint-Étienne, la ville qui a perdu ses usines

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À la recherche d’un patrimoine industriel disparu

Le billet d’Eric Moulin Zinutti

image-3-1024x424 Saint-Étienne, la ville qui a perdu ses usines

Une ville née du travail

Il est difficile, en parcourant aujourd’hui les rues de Saint-Étienne, d’imaginer le paysage qui s’offrait aux visiteurs il y a un peu plus d’un siècle. Les larges avenues, les immeubles contemporains et les espaces verts ont remplacé un monde de briques, de fer et de charbon. Les hautes cheminées qui dominaient autrefois l’horizon ont disparu, tout comme les chevalements des mines, les ateliers de rubanerie et les immenses manufactures qui avaient fait de la ville l’une des grandes capitales industrielles de l’Europe.

Au XIXᵉ siècle, Saint-Étienne est en pleine mutation. La découverte et l’exploitation intensive du charbon, l’essor de la métallurgie, le développement de la rubanerie et l’industrie de l’armement transforment profondément cette ancienne cité forézienne. La ville attire une main-d’œuvre nombreuse venue des campagnes environnantes, mais aussi d’Italie, d’Espagne et d’Europe centrale. Entre 1800 et 1914, la population est multipliée par plusieurs fois, tandis que de nouveaux quartiers se développent autour des usines.

Cette croissance spectaculaire vaut à Saint-Étienne le surnom de « Ville noire ». Les fumées des usines et la poussière de charbon recouvrent les façades, mais elles sont aussi le symbole d’une prospérité économique sans précédent. Chaque matin, des milliers d’ouvriers franchissent les portails des manufactures, tandis que les sirènes rythment les journées de travail.

Une industrie d’une étonnante diversité

Contrairement à d’autres villes industrielles spécialisées dans un seul secteur, Saint-Étienne développe une économie particulièrement diversifiée.

La rubanerie demeure l’activité la plus emblématique. Depuis le XVIIᵉ siècle, les passementiers tissent des rubans de soie destinés aux cours européennes. L’invention du métier Jacquard puis la mécanisation permettent une augmentation considérable de la production.

Parallèlement, la ville devient un centre majeur de l’armurerie. Les ateliers fabriquent fusils militaires, armes de chasse et revolvers qui acquièrent une réputation internationale. La création de la Manufacture nationale d’Armes renforce encore cette spécialisation.

La métallurgie profite de la proximité des mines. Forges, aciéries et ateliers mécaniques produisent rails, machines, pièces industrielles et équipements destinés au développement du chemin de fer.

À la fin du XIXᵉ siècle, Manufrance révolutionne le commerce français grâce à la vente par correspondance. Son célèbre catalogue entre dans des millions de foyers et fait connaître le nom de Saint-Étienne bien au-delà de ses frontières.

Les cathédrales de l’industrie

Cette puissance économique s’exprime aussi dans l’architecture.

Les industriels ne construisent plus de simples ateliers. Ils édifient de véritables palais industriels, associant fonctionnalité et prestige. Les longues toitures en sheds apportent une lumière régulière indispensable au travail de précision. Les charpentes métalliques couvrent des espaces toujours plus vastes. Les façades de briques, rythmées par de grandes baies vitrées, donnent à ces bâtiments une monumentalité qui impressionne encore aujourd’hui.

La manufacture Giron, à Chantegrillet, la Manufacture nationale d’Armes, les vastes ateliers de Manufrance ou les bâtiments des Forges et Aciéries de la Marine témoignaient de cette architecture ambitieuse. Ils incarnaient autant la puissance économique de leurs propriétaires que la confiance dans le progrès technique.

Les grandes familles industrielles

Derrière ces manufactures se trouvent des familles qui ont profondément marqué l’histoire de la ville.

Les Giron développent l’une des plus importantes manufactures de rubans de velours d’Europe. Les Épitalon bâtissent un véritable empire commercial autour de la passementerie. Les ColcombetBalayDalgabioGérentetNeyret ou Cholat emploient chacun des centaines d’ouvriers et participent au rayonnement économique de Saint-Étienne.

Dans l’armurerie, des noms comme Étienne MimardDarne ou Verney-Carron deviennent des références internationales. Beaucoup de ces industriels financent également des œuvres sociales, des écoles professionnelles, des logements ou des équipements destinés à leurs salariés, contribuant à façonner le visage de la ville.

Une disparition rapide

La prospérité industrielle ne résiste pourtant pas aux profondes mutations du XXᵉ siècle. Les deux guerres mondiales, la concurrence internationale, l’apparition des fibres synthétiques, la fermeture des mines et la modernisation des procédés de production fragilisent les entreprises locales.

À partir des années 1960, les fermetures se multiplient. Les grandes manufactures deviennent des friches que l’on juge alors encombrantes. Dans un contexte où la priorité est donnée au renouvellement urbain, nombre d’entre elles sont démolies. Des quartiers entiers changent d’aspect en quelques années.

Cette politique entraîne une perte patrimoniale considérable. Là où d’autres villes européennes ont conservé une grande partie de leurs ensembles industriels, Saint-Étienne voit disparaître une part importante de son héritage architectural.

Une mémoire retrouvée

Depuis les années 1990, le regard porté sur ce patrimoine a profondément changé. Les anciennes usines ne sont plus seulement perçues comme les vestiges d’un passé révolu, mais comme des témoins majeurs de l’histoire sociale, économique et technique.

La sauvegarde de la Manufacture nationale d’Armes, la reconversion du Parc Giron, la préservation du Puits Couriot ou la réhabilitation d’une partie de Manufrance illustrent cette nouvelle sensibilité.

Ces bâtiments rappellent que Saint-Étienne fut l’une des villes où s’écrivit une part essentielle de la révolution industrielle française. Ils constituent désormais un patrimoine à transmettre aux générations futures.

Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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