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Deuxième carte postale des vacances : Chronique landaise d’un prof en résidence surveillée

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Aujourd’hui, c’est Julien qui nous adresse un sympathique clin...

Il y a quelques jours, nous vous proposions de nous envoyer votre « carte postale » de vacances… Bon, en 2026, la carte postale s’est transformée en selfie, accompagné d’une petite anecdote. 😄

L’idée ? Mettre un peu de soleil et de bonne humeur sur Minformer.com, après quelques jours un peu mouvementés, et partager ensemble de jolis moments d’été.

Aujourd’hui, c’est notre professeur Eric qui nous « mail » sa carte. Il s’est prêté au jeu avec le sourire… À qui le tour ?

Trente-deux ans. Trente-deux ans que je m’inflige la même punition volontaire : juillet aux Landes, Seignosse Le Penon, quinze jours de rédemption sablonneuse après une année à expliquer à des Terminales que la main invisible d’Adam Smith n’est pas une ‘’private joke’’.

Alors parlons-en, des vacances de prof. Parce que vous les connaissez tous, les régionales de l’étape : « vous avez de la chance, vous finissez à midi », « deux mois de vacances quand même », « moi je peux pas me permettre de m’arrêter en juin comme vous ». Eh bien laissez-moi vous raconter mon mois de juin-juillet, entre deux gorgées de rosé mérité. Surveillance du bac jusqu’à plus soif dans un gymnase à 34 degrés où même les convocations transpiraient. Corrections en horaires nocturnes façon garde de nuit aux Confins, avec pour seul viatique un paquet de café et la conviction chevillée au corps que non, décidément, « la mondialisation c’est quand tout le monde il achète tout le monde » ne mérite pas la moyenne. Puis les oraux de rattrapage, prévus du 9 au 10 juillet — sauf qu’on a écoulé tout le stock de candidats dès le 9, jury en mode chaîne de montage, cadence industrielle, ce qui nous a valu d’être libérés un jour plus tôt. Comprenez bien la subtilité : on nous a « libérés ». Comme des otages. Le mot est juste.

C’est donc en évadé du bac, la mine hagarde et le cerveau tapissé de grilles de notation, que j’ai posé mon sac à Seignosse Le Penon, cette étendue que je connais par cœur depuis trois décennies — j’y ai vu passer plus de maillots de bain que dans l’intégralité du programme d’EPS de mon lycée, et Dieu sait que j’en ai croisé, des programmes, des réformes, et des ministres qui n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de classe un 8 juillet à 18h.

Et là, stupeur. Révélation. Un choc anthropologique digne d’un dossier documentaire de bac.

La plage est immense. Des kilomètres de sable vierge s’étirent à perte de vue — presque autant de vide que dans l’agenda d’un prof en août, à en croire la légende urbaine. Et pourtant, l’humanité entière — serviettes, parasols, glacières Décathlon et enfants hurlants compris — se retrouve compressée sur un mouchoir de poche de cinquante mètres, pile autour du poste de secours. On dirait un cours magistral sur la loi de l’offre et de la demande, sauf qu’ici la denrée rare, ce n’est pas le pétrole, c’est le maître-nageur.

Parce que voilà le nœud du problème, mes chers élèves — pardon, mes chers lecteurs : les maîtres-nageurs sont en sous-effectif. Comme les profs de maths en zone rurale, mais en tongs. Résultat, la zone surveillée s’est rétrécie comme une peau de chagrin, et des centaines de vacanciers parfaitement rationnels — au sens de la théorie du choix rationnel, s’entend, celle que je ressasse depuis dix mois à des ados qui préfèrent TikTok — se ruent vers ce petit périmètre balisé par des drapeaux jaunes, seul îlot de sécurité perçu dans un océan d’anarchie potentielle. Externalité de congestion absolument monumentale : cinq cents personnes qui se marchent dessus pour profiter du même bout d’eau, pendant que deux cents mètres plus loin, des baigneurs solitaires jouent les Robinson Crusoé dans une mer totalement déserte — et légalement livrés à eux-mêmes face aux courants.

J’ai observé ça avec la délectation clinique du sociologue en tongs, brutalement recyclé en professionnel du farniente. Effet de mimétisme grégaire à la Tarde, rationalité limitée façon Simon, et cette pointe d’aversion au risque si française qu’on en pleurerait de fierté nationale. Ajoutez à cela le sacro-saint principe de précaution qui pousse chaque parent à vouloir son enfant à moins de dix mètres d’un type en rouge et jaune capable de courir vite, et vous obtenez ce spectacle : une plage-sardine cernée de plage-désert.

Moi qui pensais avoir fini avec les foules mal gérées après l’oral de rattrapage numéro je-ne-sais-plus-combien (« Le RSA désincite-t-il au travail ? » — non, mon garçon, mais visiblement toi si, vu l’énergie déployée à ne pas réviser), je me retrouve à observer, sur le sable, une démonstration grandeur nature de tout ce que j’enseigne à l’année : rareté, externalités, rationalité collective bancale. Sauf qu’ici, personne ne me demande de mettre une note, et personne ne me traite de planqué parce que j’ai « fini tôt cette année ».

Alors j’ai fait ce que fait tout bon économiste des plages qui se respecte, libéré un jour d’avance et bien décidé à en profiter : j’ai calculé le ratio bénéfice-marginal/coût-de-la-marche, et je suis allé m’installer à deux cents mètres de la cohue, seul au monde, en territoire non surveillé — la liberté a un prix, c’est celui de nager sans filet. Et pour la première fois depuis le 9 juillet, plus personne ne m’a demandé de justifier ma note. Ni mes vacances, d’ailleurs.

Mais Seignosse Le Penon, ce n’est jamais que le camp de base. Trente-deux ans de villégiature landaise, ça crée des habitudes, presque un catéchisme personnel, une liturgie des vacances aussi immuable que le programme de Terminale avant chaque réforme ministérielle. Il y a les stations-service qu’on fréquente par fidélité plus que par nécessité, les marchés qu’on arpente à heure fixe, et les détours obligés qui n’ont plus rien de touristique et tout du pèlerinage. Sachez d’ailleurs, chers lecteurs, que je vous réserve pour le prochain épisode le récit de ma visite annuelle à Notre-Dame de Maylis — austère comme il se doit, silencieuse comme un conseil de classe qui tourne mal — et l’achat rituel de ma tisane de romarin auprès de moines dont l’art de l’accueil rappelle furieusement celui d’un examinateur de rattrapage un lundi matin. Vous saurez tout du regard noir qu’on vous jette quand vous demandez s’ils ont la petite bouteille ou la grande.

Vive les Landes. Vive les profs libérés un jour plus tôt. Et vive les maîtres-nageurs, qu’on espère nombreux l’année prochaine — ne serait-ce que pour désengorger un peu ma zone de tranquillité, seul luxe que trente-deux ans de bac m’ont vraiment appris à apprécier.

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Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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