Le billet d’Eric Moulin Zinutti
Cher lecteur, je reviens d’Australie avec une certitude : c’est au retour que l’aventure commence. À peine avais-je retrouvé mes copies, mon café et mes certitudes laïques que le pape débarquait en France. Quatre jours, du 25 au 28 septembre, et quatre étapes : Paris, Saint-Denis, Lourdes, Metz. Un rythme de tournée d’adieux, sauf que Léon XIV, lui, ne fait que commencer.
Parlons d’abord argent, puisque je suis professeur de sciences économiques et que c’est ma manière à moi de prier. La visite a coûté 27 millions d’euros, selon la Conférence des évêques de France. On annonçait d’abord 20 millions, puis le budget a grimpé « en raison de l’engouement suscité », ce qui est, admettons-le, la première fois dans l’histoire qu’un dépassement budgétaire est présenté comme une bonne nouvelle. Essayez donc avec votre banquier : « Oui, j’ai dépassé de 35 %, mais c’est parce que j’ai eu énormément de succès. » Il vous répondra avec la sérénité d’un confesseur et le tarif d’un agio.
Pour boucler la facture, les évêques ont lancé un appel aux dons, qui a rapporté environ 9 millions à la veille de la visite. Le pape a même prévu de rencontrer ses « bienfaiteurs » le samedi matin à Paris. On retrouve là le vieux modèle économique de l’Église : un financement participatif, mais avec une contrepartie éternelle, ce qu’aucune plateforme de crowdfunding n’a encore osé proposer.
Ajoutez 23 000 policiers, gendarmes, militaires et pompiers mobilisés, 2 500 journalistes accrédités et des installations confiées à GL Events, le géant lyonnais de l’événementiel. Pour la première fois, le Saint-Esprit a eu besoin d’un prestataire de chapiteaux. Je ne juge pas : la Pentecôte avait des langues de feu, nous avons des écrans géants. Chaque siècle a la logistique de sa ferveur.
Venons-en au bitume. Place de la Concorde, des centaines de milliers de fidèles pour une messe en plein air. Et là, cher lecteur, j’ai vu se lever sur les plateaux de télévision cette question que mes élèves de DGEMC posent chaque année avec un air de triomphe : « Mais Monsieur, on interdit bien les prières de rue aux musulmans ! » Le président de Mouv’Enfants l’a dit en substance à la radio, et un spécialiste de l’islamisme rapportait qu’on ne se prive pas, dans certains milieux, de souligner le deux poids, deux mesures.
Je vais donc faire mon métier, et vous allez faire le vôtre, qui est de m’écouter sans soupirer. La loi de 1905 n’a jamais chassé les religions de la rue : elle autorise les manifestations extérieures du culte, pourvu qu’elles respectent l’ordre public. Le Conseil d’État, depuis plus d’un siècle, laisse passer les processions, sauf menace réelle. Ce qui pose problème, ce n’est pas la prière dans la rue, c’est la prière qui bloque la rue toutes les semaines sans autorisation, faute de mosquée assez grande. Une messe papale déclarée, encadrée et surveillée jusqu’à la dernière barrière, c’est l’inverse : un embouteillage autorisé, avec plan de circulation et bouchons de sortie.
Résumons donc la doctrine juridique française avec la rigueur qui me caractérise : en France, on peut prier dans la rue, à condition d’avoir rempli le formulaire. C’est notre génie national. Dieu est partout, mais la préfecture, elle, est partout avant lui. Et si l’on voulait vraiment traiter tout le monde pareil, cher lecteur, la solution est simple : donner aux fidèles musulmans assez de mosquées pour le vendredi et de grandes places déclarées pour l’Aïd, comme l’Église a eu la Concorde. Même les prières de rue ne demandent au fond qu’une chose : un toit. Ce qui, remarquez-le, est aussi ce que réclament mes collègues pour la salle des professeurs.
Reste le mystère le plus étonnant : le retour de la foi. Car les chiffres sont là, et ils feraient pâlir un fonds d’investissement. 13 234 adultes baptisés à Pâques 2026, contre 4 124 en 2016 : plus qu’un triplement en dix ans. Si c’était une action en Bourse, les analystes parleraient de « valeur refuge » et les influenceurs vendraient des formations « Devenir catéchumène en sept jours ».
Et c’est là que le professeur d’économie qui sommeille en moi ne dort plus. Mon hypothèse, que je soumets humblement à votre sagacité : quand l’inflation grignote le chariot, quand la dette publique fait des records et que l’avenir ressemble à une copie de Terminale un dimanche soir, l’homme se tourne vers ce qui ne se déprécie pas. Autrefois on achetait de l’or ; aujourd’hui on achète… enfin, on reçoit gratuitement, ce qui est encore plus rentable. Dieu, placement refuge : zéro frais de gestion, rendement garanti sur l’éternité, mais liquidité faible avant le décès.
Je dois toutefois à la vérité, cher lecteur, de corriger mon propre cours. L’enquête des évêques montre que 40 % des nouveaux baptisés citent une épreuve personnelle — un deuil, une maladie, une rupture — et non le CAC 40. Personne n’a encore déclaré : « J’ai trouvé la foi en lisant la note de conjoncture de l’INSEE. » Mes collègues de philosophie, qui me lisent par-dessus l’épaule, murmurent que l’angoisse du lendemain et la quête de sens sont peut-être la même chose vue de deux fenêtres différentes. Max Weber aurait apprécié : lui qui voyait le capitalisme naître de l’éthique protestante assisterait peut-être à l’inverse, la foi renaissant de l’angoisse capitaliste. La boucle serait bouclée, et je tiendrais mon sujet de dissertation pour 2027.
Quant à Karl Marx, qui voyait la religion comme « l’opium du peuple », il devrait constater que l’opium est aujourd’hui remplacé par les écrans, et que certains jeunes se tournent vers la religion justement pour décrocher. C’est un peu comme si le patient, après cure, réclamait le premier traitement. La sociologie a de ces ironies.
En somme, cher lecteur, la France de septembre 2026 est un pays laïc qui a déployé 23 000 agents pour protéger un pape, qui s’interroge sur les prières de rue en regardant une messe géante à la Concorde, et qui baptise ses jeunes adultes au rythme où elle ferme ses bureaux de poste. Un pays où l’on proteste contre le coût d’une visite religieuse tout en payant, dans la joie, l’abonnement à trois plateformes de séries. Un pays paradoxal, donc parfaitement normal.
Pour ma part, je retourne à mes copies. Elles aussi relèvent du miracle, mais d’un miracle beaucoup moins financé.


