Les affaires de la famille Brun vont se compliquer vers 1914. Bien sûr, l’entrée en guerre de la France y est pour beaucoup et toute l’économie nationale va souffrir de ce conflit. Jean-Marie vieillissant va céder petit à petit son entreprise à son fils Joseph. Ce dernier a de qui tenir, comme son père il a le don de la musique, il sera également luthier et un excellent violoniste et mandoliniste. D’ailleurs, de rares enregistrements privés subsistent encore, graver sur disques 78 tours, mais qui n’ont certainement jamais été dupliqués pour la commercialisation.
Quant à Françoise, l’aînée, elle a le côté bohème de leur père, et aime également la musique.

« … Souvent le soir maman se mettait au piano et mon père entonnait les chansons à la mode… Puis tout le monde riait… » Me confia la petite fille de Jean- Marie, Marie-Clotilde Didier. « Notre grand-père nous avait rejoint avec grand-mère au début des années 20, il était très fatigué et mes parents pensaient que c’était mieux qu’ils partagent notre grande maison. D’ailleurs, c’est lui qui l’avait achetée pour en faire cadeau à maman, il était comme ça, d’une grande générosité avec les siens… »
« … Un jour, pour une bouchée de pain, il voulait acheter des terrains sur les hauts de Saint-Étienne, ma grand-mère n’a pas voulu, elle lui reprochait sa manie de vouloir dépenser sans cesse dans l’immobilier… Aujourd’hui, cela vaut une fortune… »

Après la guerre de 14/18 l’activité commerciale a bien repris, mais les pianos se vendent moins bien, un déclin s’amorce avec le phonographe qui se démocratise de plus en plus. Il est pratique, moins encombrant et, le disque 78 tours permet de changer et de varier l’écoute à l’infini. Alors, on s’adapte chez les Brun, on vend toujours des instruments de musique, mais on ajoute les phonos, les disques et accessoires à la gamme d’origine, une sorte de deuxième jeunesse. Le magasin garde sa bonne réputation et reste un des plus importants de la ville. Son imposante façade aux larges vitrines permet une excellente mise en valeur des marchandises proposées, de plus, le quartier est bien fréquenté et, le sérieux des Brun n’est plus à prouver.
Louise Brun et son époux tiennent à une bonne éducation pour leurs enfants, Joseph est même un père sévère et autoritaire. Il faut dire que la famille a pignon sur rue, donc tout le monde doit être à la hauteur de son rang. Les enfants semblent s’accommoder de tout cela sans trop de problèmes, car il faut quand même avouer, que, malgré cette sévérité éducative, il n’en reste pas moins les plaisirs d’une vie aisée donnant droit à certains privilèges non négligeables en cette première partie du XX ème siècle. Maison confortable, promenades en voitures luxueuses, vacances au bord de la mer, sports d’hiver, quoi demander de plus…
La fratrie :
Jean (1911/1981)
Gaston (1912/1978)
Antoine Louis (1913/2010)
Emmanuel (1927/2004)
Comme ses frères avant lui, Emmanuel, le petit dernier, reçoit des jouets d’exception, mais on l’autorise à s’en servir seulement avec parcimonie, de peur qu’il ne les abîme. Ses aînés auront le droit de jouer avec, ils sont plus grands donc plus soigneux… Voilà bien parmi d’autres, un souvenir d’enfance qui le marquera longtemps. Plus rebelle, il n’est pas souvent en accord avec l’autorité paternelle ; plus tard il dira, un sourire au coin des lèvres, qu’il avait choisi le judo, l’escrime et la lutte en premiers sports dans le seul but d’être le plus fort et de pouvoir «battre» son père…
Dans cette sérénité retrouvée, une ombre du destin vient frapper la famille, le 22 juillet 1924, Jean-Marie Brun décède au domicile de sa fille, lieu-dit la Pauzière, en la commune du Chambon-Feugerolles. Il sera inhumé au cimetière de la ville, dans le caveau de la famille Vineis. La disparition du «grand-père» comme il était nommé par les siens, fermera un chapitre très marquant de l’industrie musicale à Saint-Étienne.

Après la disparition de Jean-Marie, une association commerciale va naître vers 1925, entre Joseph et son beau-frère Paul Bonnet. Le magasin portera d’ailleurs les deux noms de Brun & Bonnet. Puis, la tristesse envahit de nouveau la famille avec la disparition de Clotilde, la veuve de Jean-Marie, le 21 juillet 1936, au Chambon-Feugerolles, elle sera bien sûr inhumée auprès de son époux.
Et la Seconde Guerre mondiale éclate, la France est occupée et va de nouveau connaître la souffrance, cette fois ce sera fatal pour les pianos automatiques. Déjà dans les années 30 ils avaient été largement démontés, les parties métalliques vendues au poids de la ferraille, restaient donc les carcasses en bois. À ce sujet, je ne peux m’empêcher de citer le journaliste Jacques Gandebeuf, qui écrivait dans le numéro 18 du 11 avril 1964 de «Hebdo TV Saint-Étienne» un article époustouflant sur la destruction de ces pianos.
«… Les Brunophones se défendaient comme des animaux à l’abattoir. Sous une masse maladroite, un ressort s’échappait parfois, capable de couper une tête à 10 mètres… Tandis qu’un râle en forme de polka s’exhalait comme un dernier défi»
Dans cette période d’hostilité, tout manque et entre autres le bois de chauffage dans les villes. Alors, la famille Brun décide donc de brûler les pianos pour chauffer la grosse maison familiale de Tardy (5 place Ferdinand Buisson).
Il faut dire que l’imposante bâtisse doit être sacrément gourmande en chauffage, construite sur trois étages la vaste demeure est des plus luxueuses pour l’époque.
Son intérieur n’est pas en reste, meublé au plus chic et du meilleur goût. Ajouté à cela tapisseries et tableaux de maîtres qui ne manquent pas de rehausser un peu plus l’opulence du lieu. Un piano à queue trône majestueusement dans le salon à musique, fabriqué sur mesure et spécialement décoré pour Joseph Brun. Mais pour l’instant le souci n’est pas franchement axé sur la décoration ou autres luxes et, entre voisins on se serre les coudes dans ces moments de grands malheurs. Jeunes et vieux, riches et pauvres, se retrouvent dans les caves lors des alertes de bombardements sur la ville, ironie du sort, les Brun y ont descendu un piano mécanique.

Le 26 mai 1944, comme pour faire un pied de nez aux bombes meurtrières, qui cette fois s’abattent sur la ville, ils le font jouer afin de masquer les bruits d’explosions ; alors sa musique empli la pièce voûtée et résonne sur les parois de brique, paradoxe de la vie…
Joseph Brun ne connaîtra pas cet horrible épisode stéphanois, et encore moins la liesse de la libération de Saint-Étienne. Terrassé par la maladie, il s’éteint le 27 octobre 1941, à la clinique Mutualiste, alors située au 94 rue de Firminy (Rue Gabriel Péri). C’est au cimetière du Crêt de Roch à Saint-Étienne qu’il repose désormais.
Après la mort de leur père, Jean et Gaston, deux des quatre fils, poursuivent l’activité du magasin cours Victor Hugo avec leur mère. Quant à Louis, il vole déjà de ses propres ailes, car dès 1930 il avait ouvert un magasin de réparation de pianos puis d’appareils radiophoniques rue Benoît Malon.

À la disparition de Paul Bonnet en 1962, Louise Brun, l’épouse de Joseph, décide de racheter la part que possédait monsieur Bonnet dans le magasin. Elle veut en effet, redonner à l’entreprise le seul et unique nom de Brun… Pour se faire, elle ira jusqu’à vendre «une» bague, qui était certainement de grande valeur.
Emmanuel, le plus jeune, fera également un passage dans le magasin familial et marquera le monde sportif en premier, puis ensuite celui de la musique. Mais ça, c’est une autre histoire que je vais vous conter bientôt…

À SUIVRE…


