Il y a quelques jours, nous vous proposions de nous envoyer votre « carte postale » de vacances… Bon, en 2026, la carte postale s’est transformée en selfie, accompagné d’une petite anecdote.
L’idée ? Mettre un peu de soleil et de bonne humeur sur Minformer.com, après quelques jours un peu mouvementés, et partager ensemble de jolis moments d’été.
Après quelques jours passés à étudier la répartition anarchique des serviettes de plage autour du poste de secours — mes recherches avancent, un article dans une revue à comité de lecture est envisageable —, j’ai décidé de m’octroyer une parenthèse spirituelle. Enfin, « spirituelle » : disons que ma circulation sanguine, malmenée par trente-deux années de station debout devant des tableaux et quinze jours de station allongée sur du sable, réclamait une intervention.
Direction l’abbaye Notre-Dame de Maylis. On m’avait vanté leur tisane au romarin, souveraine, paraît-il, pour les jambes lourdes du quinquagénaire sédentaire qui confond farniente et thalasso. Un professeur d’économie sait reconnaître une valeur refuge quand on lui en propose une : le romarin, c’est l’or du système circulatoire.
L’endroit est magnifique, il faut le dire tout de suite pour ma défense. Une abbaye posée là, au milieu des Landes, dans un silence de cathédrale — normal, c’en est presque une. Les bâtiments respirent la sérénité, les jardins sont impeccables, et l’on comprend, en approchant, que des hommes aient choisi de consacrer leur existence à Dieu, aux plantes médicinales, et — je le soupçonne — à l’intimidation discrète du touriste.
Car voilà mon problème avec les moines. Je les crains. Profondément. Irrationnellement — et croyez-moi, pour un tenant de la théorie du choix rationnel, l’aveu coûte.
Il y a chez le bénédictin une austérité qui vous fait douter de votre propre légitimité à exister. On entre dans la boutique de l’abbaye — pardon, le « magasin monastique », il ne faut pas parler de commerce ici, c’est vulgaire — et immédiatement, on se sent coupable. De quoi ? De rien. C’est bien ça le génie de la chose. Le moine ne dit rien, ne fait rien, se contente d’être là, drapé dans sa coule, le regard baissé sur son inventaire de tisanes, et vous, misérable laïc en short et tongs, vous avez soudain l’impression d’être entré par effraction et de vous apprêter à dérober le tronc des pauvres.
J’ai saisi ma boîte de tisane au romarin comme on désamorce une bombe. Mouvements lents. Pas de gestes brusques. J’évitais le contact visuel, de peur qu’un frère ne lise, dans mes yeux, mes trente-deux années de blagues douteuses sur Adam Smith. À la caisse, j’ai payé rubis sur l’ongle, en murmurant un « merci mon Père » d’une componction que je ne me connaissais pas — moi qui, en salle des profs, tutoie l’inspecteur.
Et pourtant. Pourtant, en repartant, ma petite boîte serrée contre moi comme un butin honteux, j’ai repensé à ce qu’est ce lieu. Maylis, ce n’est pas une boutique de produits bio pour bobos en quête d’authenticité. C’est une communauté qui prie sept fois par jour, qui cultive, récolte et compose ses plantes depuis des décennies, qui a fait de cette tisane non pas un produit d’appel marketing mais le fruit patient d’un savoir transmis. Ces moines que je fuyais comme un élève fuit l’oral de rattrapage, ils incarnent exactement ce que je n’ai jamais réussi à enseigner : la valeur du temps long, du travail silencieux, de la chose bien faite pour elle-même et non pour la note.
Bref. Il se peut que le véritable austère de l’histoire, ce ne soit pas le moine. Ce soit le prof qui projette sa mauvaise conscience sur des hommes qui, eux, ont trouvé la paix — pendant que lui cherche encore une plage tranquille.
La tisane, elle, est excellente. Pour la circulation, je vous tiens au courant. Pour l’âme, il faudra sans doute plus qu’une boîte.

