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Chronique australienne — Sydney, ou les fantômes du bagne

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Le billet d’Eric Moulin Zinutti

Il faut se rendre en Australie pour comprendre une chose : l’Australien court. Il court dans les parcs, sur les quais, autour des baies, à l’aube comme au crépuscule, avec une régularité qui force l’admiration et décourage le flâneur que je suis. On pourrait y voir un simple culte du corps sain. Moi, professeur incorrigible, j’y vois volontiers une explication plus romanesque : la course serait inscrite dans le sang de ce peuple de descendants de bagnards, comme si quelque chose, au fond de la mémoire collective, continuait de fuir un enfermement très ancien.

Car il faut ici rappeler ce que l’on oublie trop souvent. Sydney n’est pas née d’une ruée vers l’or ni d’un rêve de pionniers libres, mais d’un problème très concret pour la Couronne britannique : que faire de ses prisonniers ? En 1788, après la perte des colonies américaines — jusque-là commode déversoir des condamnés —, la Grande-Bretagne, dont les prisons débordent, choisit d’expédier ses forçats à l’autre bout du monde. La First Fleet débarque dans la baie de Sydney avec, à son bord, quelques centaines de bagnards. Ce sont eux, la pioche et la truelle à la main, qui défrichent, tracent les premières rues, montent les premiers bâtiments. La ville tout entière repose, littéralement, sur le travail forcé de ces déportés. Le grès qui donne à Sydney ses teintes chaudes a été extrait, taillé et posé par des mains enchaînées. Ce que les Australiens, avec un humour et une fierté que je leur envie, ont fini par revendiquer : là où d’autres nations cacheraient une telle origine, eux en ont fait un titre de gloire. Descendre d’un passager de la First Fleet, ici, c’est un peu comme descendre d’un croisé chez nous.

J’en souriais donc gentiment, ce matin, en flânant du côté de l’Art Gallery of New South Wales — jusqu’à ce qu’un souvenir me rattrape, et me cloue net sur les marches du musée.

Car j’avais oublié. Complètement oublié. Le frère de l’un de mes ancêtres du Puy-en-Velay a terminé sa vie, lui aussi, comme bagnard. L’affaire n’a rien de glorieux : il avait tué sa femme, blessé sa belle-mère et sa belle-sœur. Un grain de folie — que les juges retinrent — lui épargna l’échafaud et lui valut, à la place, la déportation à perpétuité. Direction la Nouvelle-Calédonie, ce bagne français des antipodes où la République envoyait ses condamnés comme Londres avait envoyé les siens un siècle plus tôt. Il s’y éteignit en 1907. Sa fille unique, Madeleine, choisit de suivre son père jusqu’au bout du monde. Elle y fit souche, et laissa derrière elle une belle et nombreuse descendance — dix enfants.

Cette histoire, pourtant, je la connais bien. Mieux : j’en ai patiemment préparé le manuscrit, destiné à la publication. Et voilà que je me promenais dans Sydney, à me gausser doucement de ces « descendants de bagnards » — en oubliant tranquillement que j’en ai, moi aussi. Des cousins, juste en face, de l’autre côté de la mer de Corail, en Nouvelle-Calédonie, nés eux aussi de la déportation.

Stupeur du généalogiste pris à son propre piège. Bel acte manqué, aurait dit Freud, qui aurait sûrement eu son mot à dire sur la façon dont mon inconscient a soigneusement rangé au placard une histoire qui me tendait pourtant les bras au bout du quai. À moins que ce ne soit tout autre chose : une de ces coïncidences qui me feraient presque croire à la force de l’esprit, à ces fils invisibles qui relient un homme du Puy, sa fille perdue dans le Pacifique, et un voyageur qui, un matin d’hiver austral, se surprend à railler exactement ce qu’il porte en lui.

L’Australien court dans les parcs. Et moi, ce matin, c’est mon propre passé qui m’a rattrapé — sans même que j’aie eu besoin d’enfiler mes baskets.

ChatGPT-Image-7-juil.-2026-21_23_06-1024x409 Chronique australienne — Sydney, ou les fantômes du bagne
Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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