Le billet d’Éric Moulin Zinutti
LES GADAGNE, OU « RICHE COMME GADAGNE » : QUAND LA PLUS GRANDE FORTUNE DE LYON RÈGNAIT SUR BOUTHÉON
Il est à Lyon un vieux dicton que l’on répétait quand on voulait dire d’un homme qu’il était immensément riche : « riche comme Gadagne ». Non pas « riche comme Crésus » — riche comme Gadagne. Derrière ce proverbe se cache l’une des plus puissantes familles de la Renaissance française, et une histoire qui rejoint directement notre Forez et le château de Bouthéon.
Une dynastie de marchands-banquiers florentins
Les Gadagne — Guadagni en italien — étaient une famille de marchands-banquiers originaire de Toscane, dans la région de Florence. Chassés par les Médicis au milieu du XVe siècle, ils vinrent chercher fortune à Lyon, alors première place financière du royaume grâce à ses foires. Là, ils bâtirent une fortune colossale. Thomas Ier de Gadagne, dit « Thomas le Riche », devint l’homme le plus fortuné de la ville : il prêtait aux rois de France, finançait leurs guerres d’Italie, et l’on dit même qu’il avança une partie de la rançon qui permit de libérer François Ier, prisonnier des Espagnols après la défaite de Pavie en 1525. C’est de cette opulence qu’est né l’adage. On peut encore admirer, au cœur du Vieux-Lyon, le somptueux hôtel de Gadagne, qui abrite aujourd’hui le musée d’histoire de la ville.
Guillaume de Gadagne, seigneur de Bouthéon
C’est un membre de cette lignée, Guillaume de Gadagne (1534-1601), qui relie ce nom prestigieux à notre plaine du Forez. Né à Lyon, sénéchal de Lyon et lieutenant général pour le Lyonnais, le Forez et le Beaujolais, il acheta le 14 avril 1561 le château de Bouthéon, pour 46 000 livres, à François de Montmorin, seigneur de Saint-Priest — soit 189 hectares dont 82 de terres labourables.
Guillaume fit de Bouthéon sa résidence principale. Il y reçut, avec son épouse Jeanne de Sugny, artistes et hommes de lettres qui lui dédièrent leurs œuvres. Sous son impulsion se prolongea sur ce château l’influence de la Renaissance italienne, faisant de Bouthéon, selon le mot d’Anne d’Urfé en 1606, « la plus belle des maisons appartenant aux seigneurs du pays » — commencée par le bâtard Mathieu de Bourbon et achevée par Guillaume. Le domaine ne cessa de s’agrandir : Périgneux, Saint-Héand, Saint-Galmier, Saint-Just-sur-Loire… Couronnement d’une vie de service, Guillaume reçut de Henri IV la croix de l’ordre du Saint-Esprit en 1597. Il mourut le 26 janvier 1601, une semaine seulement après son épouse.
Une trace qui rejoint mes recherches
Ce nom des Gadagne, je l’ai croisé au fil de mes propres travaux sur la famille Mitte de Chevrières et de Saint-Chamond. Car Gabrielle de Gadagne, fille de Guillaume, seigneur de Bouthéon, épousa en 1601 Jacques Mitte, seigneur de Chevrières et baron de Saint-Chamond. Cette femme d’une piété et d’une charité remarquables — fondatrice de couvents à Lyon — porte dans son sang toute la grandeur d’une famille qui, de Florence à Lyon, et de Lyon jusqu’aux tours de Bouthéon, aura marqué de son empreinte l’histoire de notre région.
Alors la prochaine fois que vous franchirez les portes du château de Bouthéon, souvenez-vous : vous entrez chez ceux dont on disait, dans tout Lyon, qu’ils étaient « riches comme Gadagne ».


