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Chevrières : Sur les traces de Catherine de Mauvoisin

Date:

Radio Gaga 42

Le billet d’Eric Moulin Zinutti

Sur les traces de Catherine de Mauvoisin : ma visite à Chevrières

Il est des lieux où je ne lis pas l’histoire, où je la touche du doigt, où je la devine dans la pierre usée et le silence des nefs. Chevrières, dans le pays de Jarez, est de ceux-là pour moi. C’est là que je me suis rendu aujourd’hui, sur les traces de mes ancêtres, dans ce village dont une famille chevaleresque — les Mauvoisin — fut, je l’ai écrit dans mon livre, à l’origine même : du village, du château, puis enfin de l’église.

Une église née chapelle seigneuriale

L’église de Chevrières ne s’impose pas au premier regard ; elle se révèle. À l’origine simple chapelle seigneuriale édifiée au XIᵉ siècle et dédiée à saint Maurice, elle a gardé la mémoire de son ancienne hiérarchie sociale dans ses trois ouvertures : l’une au sud, pour les châtelains ; l’une au nord, du côté de la sacristie, pour le clergé ; l’une à l’ouest, pour les fidèles. On entrait à Dieu selon son rang, et cela me frappe toujours.

L’édifice forme aujourd’hui un tout harmonieux, où le gothique finissant se marie à la Renaissance naissante. À l’extérieur, les bases des contreforts gardent encore les vestiges d’animaux fantastiques, à demi rongés par les siècles. À l’intérieur, je retrouve les sept piscines — ces niches décorées destinées à recevoir les objets du culte, typiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles — qui ornent les parois, tandis que parmi les sept verrières, celle du sacrifice d’Abraham retient mon regard.

Mais ce sont deux figurines grimaçantes, sculptées en relief de part et d’autre des chapelles nord, qui m’ont le plus longtemps arrêté. Elles se font face et semblent nouer un dialogue muet, vieux de plusieurs siècles. L’une a oublié la messe : les mains sur les oreilles, le coude sur son livre ouvert, les yeux dans le vague, elle appuie son autre coude sur un tonnelet vide. L’autre, moqueuse, la regarde, comme pour prendre l’assistance à témoin. Toute la verve populaire du Moyen Âge tient, à mes yeux, dans ce face-à-face silencieux.

Le visage dans la pierre

Et puis il y a elle. Sur l’un des piliers de cette église, une représentation de Catherine de Mauvoisin veille encore, visage saisi dans la pierre, témoin muet de six siècles écoulés. Me tenir devant cette figure, c’est mesurer la distance et l’étrange proximité qui me lient à ceux qui m’ont précédé.

Car Catherine ne fut pas, pour moi, une figure secondaire. Fille aînée du vieil Hugues de Mauvoisin — ce chevalier qui reconnaissait tenir en fief et hommage lige du comte de Forez tout le mandement de son château de Chevrières —, elle reçut la nue-propriété de tous les biens de son père à l’occasion de son mariage avec Guillaume Mitte de Mons. Cette union, vers 1333, fit tomber la seigneurie de Chevrières dans l’escarcelle des Mitte et leur donna assise dans la Loire et le Rhône. Dame de Chevrières et quatrième dame de Saint-Chamond, Catherine était, par son patrimoine — Chevrières, Saint-Héand, Chazelles, Viricelle, Saint-Galmier —, un très bon parti. C’est d’elle que descend le nom que les Mitte de Chevrières illustrèrent jusqu’en plein XVIIᵉ siècle.

Le château que je n’ai fait qu’entrevoir

À quelques pas de l’église, séparé d’elle par une simple porte latérale qui les faisait autrefois communiquer, se dresse le château. Il ne se visite pas — propriété privée — et j’ai dû me contenter de l’entrevoir, ce qui n’a rien ôté à mon émotion ; je crois même que cela l’a accrue. Il ne reste de la vieille forteresse que deux tours féodales et de belles portes Renaissance, en particulier la porte monumentale encadrée de hautes colonnes à chapiteaux.

C’est que le château fut profondément transformé au XVIᵉ siècle : après les sacs des troupes du duc de Bourbon, Louis II Mitte le reconstruisit, fit raser les tours et détruire les remparts, et édifier un portail Renaissance orné d’un cartouche en forme de vaste coquille, où se lisent encore les écussons des Mitte de Chevrières et des Miolans. Sous ces pierres remaniées dort pourtant, je le sais, l’ancienne maison forte des Mauvoisin.

Le testament d’une fille, ou la preuve par les vivants

Reste la question que je me pose, en généalogiste, devant toute sépulture ancienne : comment le savons-nous vraiment ? La réponse, ici, ne vient pas d’une épitaphe, mais d’un acte notarié — et c’est là, pour moi, toute la beauté de la démarche.

Guillaume Mitte de Mons fut enseveli dans la nécropole seigneuriale de sa famille à Saint-Georges-l’Agricole ; Catherine, lui survivant, fut quant à elle ensevelie à Chevrières, au tombeau de ses aïeux. Ce n’est pas une pierre tombale qui me l’apprend, mais le testament de sa fille, Marguerite Mitte de Mons — épouse de Robert d’Angérieux —, rédigé en 1372, où Catherine est encore dite « Dame de Chevrières ». Le même testament cite une autre Mauvoisin, Béatrice, tante de la testatrice, « vieille fille ou veuve sans enfants ». Plus tard, une autre fille, Guicharde, fondera par son propre testament de 1384 une lampe destinée à brûler continuellement dans l’église de Chevrières, sur le tombeau de sa mère.

Ainsi, ce sont les vivants qui, par leurs dernières volontés, attestent le repos des morts. Le visage sur le pilier, le tombeau perdu, la lampe votive et le mot d’un notaire se répondent à travers les siècles pour dire une même présence — celle de Catherine de Mauvoisin, dont je porte, un peu, la mémoire.

Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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