Le carnet de voyages de notre prof préféré Eric Moulin Zinutti
Il paraît qu’on va à Espelette pour le piment. C’est faux. On va à Espelette pour faire l’expérience métaphysique de l’immobilité totale au sein d’une foule en mouvement, comme une truite morte remontant un torrent de gens qui cherchent tous, simultanément, la même corde de piments à photographier.
La rue principale offre un spectacle que même Dante avait renoncé à décrire, faute de cercle disponible. On y avance à la vitesse d’un glacier arthritique. Devant moi, un couple s’arrête net pour délibérer, avec le sérieux d’un conseil d’administration, sur la question de savoir si le piment se marie mieux avec le fromage de brebis ou avec « une petite confiture, tu sais, celle qu’on avait vue ». Ils avaient vu. Ils reverront. Nous mourrons tous ici.
Au centre de la scène trône le chien. Un chien basque, philosophe, qui a décidé — à mi-parcours de la rue, à l’endroit statistiquement le plus gênant possible — que la marche était une illusion bourgeoise. Il s’est assis. Puis couché. Sa maîtresse tire la laisse avec l’énergie désespérée d’un remorqueur face à un porte-conteneurs. Le chien la regarde. Le chien sait. Le chien a compris avant nous tous qu’il n’y a nulle part où aller, puisque la rue entière est un unique organisme compact suant l’ambiance et la crème solaire.
À trois mètres, le drame de la sucette. Un petit garçon, la joue déjà écarlate, exige la sucette au piment d’Espelette. Sa mère explique, avec la patience d’une sainte en fin de canonisation, que « ça pique, mon cœur, tu vas pleurer ». Il l’ignore. Il l’obtient. Il pleure. La prophétie s’accomplit dans un hurlement qui fait momentanément taire trois accordéonistes. L’enfant, désormais expert en capsaïcine, tend la sucette à sa petite sœur avec un sourire de vengeance — la transmission du savoir basque, de génération en génération.
Et puis, majestueuse, la mémé. On l’a manifestement extraite de l’EHPAD pour la journée, calée dans un fauteuil roulant tel un trophée mobile. Autour d’elle gravite une nuée de petits-enfants d’une tendresse suspecte, d’une prévenance qui sent moins l’amour filial que le relevé bancaire. « Ça va, mamie ? T’as chaud ? Tu veux qu’on te ramène ? » — traduction : tiens bon jusqu’au testament, mais pas trop non plus. La mémé, elle, fixe l’horizon de piments avec la sérénité de qui a enterré trois maris et compte bien enterrer l’inflation. Elle mange une glace. Elle ne partagera pas.
Le tout marine dans une chaleur de four à pain, une bande-son d’accordéon en boucle, et cette odeur — piment, merguez, ambition immobilière déguisée en week-end en famille. Le tourisme de masse a ceci de grandiose qu’il transforme un charmant village de six cents âmes en une expérience de piétinement collectif où chacun cherche l’authenticité exactement là où quatre mille autres personnes la cherchent aussi.
J’ai acheté une corde de piments. Je ne sais pas cuisiner. Elle sèche chez moi comme un trophée d’une bataille que personne n’a gagnée. Mais au moins, moi, contrairement au chien, j’ai fini par sortir de la rue.

