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Vie chère à Sainté : le plein, la note et l’addition

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Radio Gaga 42

Le billet d’Eric Moulin Zinutti – 25/10/2026

Gazole à plus de 2,30 €, vitrines en miettes et cahier de doléances XXL : on a fait les comptes de ce que réclament les manifestants, du tout à fait jouable au franchement lunaire.

730833835_122355323456004185_8071834460702845643_n-1-1024x427 Vie chère à Sainté : le plein, la note et l’addition

Le 17 octobre, Saint-Étienne a connu des violences « sans précédent », selon son maire, en marge d’une manifestation contre la vie chère. Une centaine de commerces dégradés ou pillés selon la mairie, l’accueil d’une mairie annexe saccagé, l’Hôtel de Ville visé aux cocktails Molotov, un lycéen de 17 ans grièvement blessé à la main. Une fois les éclats de verre balayés, une question demeure : que veulent, au juste, ceux qui défilaient pacifiquement ? Et leurs demandes tiennent-elles la route ?

Deux samedis, deux ambiances

Samedi 17 octobre : la marée, puis la casse. Dès 9 h, une cinquantaine de manifestants tiennent le rond-point Antoine-Pinay, à Monthieu. L’après-midi, plusieurs milliers de personnes partent de la place Jean-Jaurès : lycéens, familles, syndicalistes, gilets jaunes. Le cortège est d’abord calme, puis dégénère sous l’impulsion d’une minorité, selon le maire Régis Juanico, qui décrit une centaine de casseurs très organisés.

Le bilan stéphanois :

  • Commerces : une trentaine recensés le dimanche matin, une centaine dans le courrier du maire au ministre de l’Intérieur (20 octobre). Rue Michelet et Arcades de l’Hôtel de Ville en première ligne, jusqu’à un opticien à Terrenoire. La boutique Aymaou, à quelques jours de son ouverture, a été entièrement détruite.
  • Bâtiments publics : accueil de la mairie annexe de Centre-Deux anéanti ; tentative d’intrusion dans l’Hôtel de Ville par quelque 400 émeutiers, déjouée par les agents, la police municipale puis la police nationale.
  • Espace public : nombreux arrêts de tram et panneaux publicitaires détruits.
  • Justice : 63 gardes à vue ; la vidéoprotection a permis neuf interpellations.
  • Blessé : un adolescent de 17 ans a eu la main arrachée par une grenade de désencerclement ; il a été transporté au CHU.

Le préfet de la Loire, François-Xavier Bieuville, parle d’un événement « d’une ampleur inédite ». Saint-Étienne Métropole et la CCI ont ouvert une aide pouvant atteindre 10 000 € par commerce sinistré ; à l’échelle régionale, la Région Auvergne-Rhône-Alpes a débloqué 15 millions d’euros pour les commerçants touchés.

Samedi 24 octobre : l’acte II, en mode réduit. Défilé interdit en centre-ville, renforts demandés à Beauvau (jour de match à Geoffroy-Guichard). Résultat : environ un millier de manifestants, et l’A72 bloquée pendant une heure. Les mots d’ordre se sont élargis : vie chère toujours, mais aussi droit de manifester et violences policières.

Un cahier de doléances à quatre étages

Le mouvement n’a pas une liste unique, mais quatre familles de revendications agrégées entre fin septembre et le 17 octobre. Le slogan national résume l’alliance : « Jaunes et jeunes, nos luttes se rencontrent ».

QuiPoint de départCe qu’ils demandent
Gilets jaunesLe gazole au-dessus de 2,30 €Blocage des prix à la pompe, récupération des « superprofits » pétroliers, référendum d’initiative citoyenne (RIC), services publics partout ; pour deux collectifs, un référendum sur la sortie de l’UE
LycéensBlocages depuis début octobre (1 027 établissements touchés le 1er octobre)Abrogation de Parcoursup, fin de l’interdiction du portable au lycée (rentrée 2026), remplacement systématique des profs absents, classes allégées, rénovation et adaptation climatique des bâtiments
Étudiants (Union étudiante)Précarité étudiante10 mesures, dont +200 € de bourse par mois versés sur 12 mois, 300 000 boursiers de plus, 250 000 places supplémentaires dans le supérieur, accès réel au repas à 1 €, gel des loyers Crous et 15 000 logements dès 2027
Coordination nationale (actes II et III)La répression et les interdictionsLevée des couvre-feux, amnistie des manifestants interpellés, enquêtes sur les violences policières, états généraux avec l’Élysée — à défaut, départ d’Emmanuel Macron — et processus constituant

Autrement dit : on est parti du prix du plein, et on est arrivé à une nouvelle Constitution. Entre les deux, il y a de tout, du très concret au très politique.

Le grand comparatif : du raisonnable à la lune

D’abord, le thermomètre. Le ressenti des manifestants n’est pas qu’une impression, mais il dépend de ce qu’on regarde. Depuis mai 2017, le SMIC a suivi l’inflation moyenne ; ce sont l’énergie et le carburant qui ont décroché.

Indicateur (mai 2017 → 2026)Hausse
Gaz de ville+154 %
Fioul domestique+127 %
Gazole+86,6 %
SMIC brut mensuel+26,1 %
Prix à la consommation (moyenne)+23,4 %
Baguette+18,4 %

Chiffres Insee et ministère de la Transition écologique, compilés par le site de la coordination du 17 octobre (relevés d’août-septembre 2026).

Le gros du choc est récent : le gazole valait 1,65 € en février 2026, avant le conflit dans le Golfe, contre 2,33 € début octobre. Pour qui fait 50 km par jour en voiture, cas fréquent dans la Loire, c’est là que ça fait mal.

Ensuite, la grille. Chaque revendication est classée selon sa faisabilité pratique (coût, délai, procédure), pas selon qu’elle serait juste ou non : ça, c’est au lecteur d’en juger.

RevendicationOù on en estOrdre de grandeurFaisabilité
Baisser le prix à la pompeGazole à 2,33 €, dont environ 42 % de taxes. Annoncé le 7 octobre : -12 à -18 centimes sur le seul gazole pendant trois mois, grâce à 10 millions de barils puisés dans les stocks stratégiques, attendus à la pompe vers le 1er novembre. Indemnité de 100 € (oct.-déc.) réservée aux travailleurs « grands rouleurs » modestesLa France consomme environ 47,5 milliards de litres de carburants routiers par an : 10 centimes de baisse sur tous coûteraient environ 4,8 milliards d’euros par an (calcul de l’auteur). La remise de 2022 avait coûté 7,5 à 8 milliardsDéjà en partie acquis
Taxer les « superprofits » pétroliersTotalEnergies : 11,4 milliards de dollars de résultat net ajusté au 1er semestre 2026 (+47 %)Précédent européen : la contribution de solidarité temporaire de 2022. Rendement et effets sur l’investissement débattusJouable
Lever l’interdiction du portable au lycéeInterdiction issue d’une loi promulguée le 24 août 2026Coût nul, mais il faut une nouvelle loi pour revenir dessusJouable
Repas à 1 € pour tous les étudiantsDéjà généralisé depuis le 4 mai 2026 (loi de finances 2026). Le problème est désormais l’accès : files d’attente, Crous saturésEnviron 50 millions d’euros en 2026, 90 millions prévus en 2027Déjà en partie acquis
+200 € de bourse par mois et 300 000 boursiers de plus656 000 boursiers en 2025-2026 ; environ 2,36 milliards d’euros de bourses en 2025De l’ordre de 3 à 3,5 milliards d’euros de plus par an (calcul de l’auteur), soit plus que doubler le budget actuelCoûteux mais faisable
Remplaçants systématiques, classes allégées, rénovation des bâtimentsDifficultés de recrutement des enseignants ; lycées à la charge des RégionsRecrutements massifs et plusieurs années de formationLong et lourd
Abroger Parcoursup, +250 000 places dans le supérieurPlateforme en place depuis 2018Il faut un système de remplacement et des places réelles : amphis, enseignants, logementsLong et lourd
Référendum d’initiative citoyenne (RIC)Seul existe le référendum d’initiative partagée (2008), jamais aboutiExige une révision de la Constitution (Congrès aux 3/5 ou référendum)Long et lourd
Amnistie des manifestants interpellésPrès de 2 700 gardes à vue en France depuis le 17 octobre, selon la coordinationNécessite une loi ; politiquement très improbable après des pillagesHors cadre à court terme
Départ d’Emmanuel Macron, processus constituantPrésidentielle de toute façon au printemps 2027 (1er tour le 18 avril)Aucun mécanisme ne contraint un président à partir sur demande de la rueHors cadre à court terme

Les deux estimations marquées « calcul de l’auteur » sont des ordres de grandeur : 47,5 milliards de litres × 0,10 € ; et (656 000 + 300 000) boursiers × 2 400 € par an, plus la bourse de base des 300 000 nouveaux boursiers.

Le verdict du comptoir. Les demandes « de fin de mois » sont les plus atteignables : sur le gazole et le repas à 1 €, le gouvernement a déjà bougé, au moins en partie. Les demandes éducatives sont légitimes dans leur constat mais se heurtent au temps : on ne fabrique pas un prof en trois semaines. Les demandes institutionnelles relèvent d’un autre calendrier, celui de la présidentielle de 2027.

Les deux lectures du dossier. Pour les soutiens du mouvement, l’État trouve de l’argent quand il le veut, comme en 2022, et taxer les profits pétroliers financerait l’essentiel des mesures. Pour ses critiques, le budget de l’État est déjà en déficit, toute baisse générale des prix à la pompe profite aussi aux gros rouleurs aisés, et la hausse vient d’un choc international que Paris ne contrôle pas.

Et à Sainté, c’est cher ou pas ?

Paradoxe stéphanois : la ville est réputée l’une des grandes villes les moins chères de France, et c’est pourtant là que ça a explosé. Le budget qui achète 25 m² à Paris en achète environ 180 à Saint-Étienne, selon SeLoger. Une étude de l’Unef (2019, donc ancienne) chiffrait la vie étudiante à 565 € par mois à Saint-Étienne, contre 855 € à Lyon.

Mais des prix bas ne font pas des fins de mois faciles. Selon les données Insee de 2021, 28 % des Stéphanois vivent sous le seuil de pauvreté, près du double de la moyenne nationale (14,5 %). Quand les revenus sont modestes, chaque centime à la pompe se voit, surtout pour ceux qui travaillent à Firminy, dans la vallée du Gier ou vers Lyon.

Question ouverte : aucune donnée récente propre à la Loire sur le poids du carburant et du chauffage dans le budget des ménages n’a été trouvée pour cet article.

Et maintenant ?

L’Élysée reconnaît la colère, mais renvoie la facture au golfe Persique. Dans son allocution du 18 octobre, Emmanuel Macron a jugé légitimes les inquiétudes sur le coût de la vie et les carburants, en attribuant la hausse au conflit dans le Golfe, auquel la France n’a pas pris part. Il a insisté pour ne pas confondre manifestants et casseurs, annoncé une cellule de crise présidée par le Premier ministre pour les commerçants, une concertation avec lycéens et étudiants, et de nouveaux déplacements dans les pays du Golfe pour sécuriser les approvisionnements. La coordination du mouvement a parlé d’un « discours vide ».

Le calendrier à surveiller :

  • 30 octobre : casserolade devant l’Assemblée nationale et partout en France.
  • 31 octobre : acte III, sit-in devant l’Assemblée et les mairies, « pour nos libertés ».
  • 5 novembre : appel à la grève et au blocage reconductibles.

À Saint-Étienne, la baisse de fréquentation du 24 octobre montre un mouvement qui hésite entre essoufflement et radicalisation. Les commerçants, eux, ont surtout une revendication : pouvoir travailler « dans la sérénité ».

Sources

Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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