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Chronique australienne, épisode  III : Sydney vue d’en haut, et le poids du silence

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Radio Gaga 42

le billet d’Eric Moulin Zinutti

Il est des journées qui vous élèvent, au sens propre comme au figuré. Celle-ci m’aura porté du cœur même de l’Opéra jusqu’au sommet de la tour, en passant par les allées d’un zoo suspendu au-dessus du port. Et pourtant, c’est au moment de toucher le ciel que la terre, soudain, m’a rappelé à elle.

Le matin, j’ai enfin franchi le seuil de ce monument que l’on croit connaître pour l’avoir tant photographié : l’Opéra. Une guide francophone m’a mené sous les voiles, dans les entrailles de ce vaisseau de béton et de céramique. On y découvre que la merveille faillit ne jamais voir le jour. L’architecte danois Jørn Utzon remporta le concours en 1957 avec un dessin si audacieux que nul ne savait alors comment le construire ; il fallut des années de calculs, une révolution dans l’art de couler le béton, et l’invention d’une géométrie sphérique pour donner corps aux fameuses voiles. Puis vinrent les querelles, les dépassements de budget vertigineux — quatorze fois le devis initial ! —, et le divorce brutal : Utzon, congédié en 1966, quitta l’Australie sans jamais revenir voir son chef-d’œuvre achevé. De l’extérieur, la grâce ; de l’intérieur, la trace des batailles humaines qu’il a fallu livrer pour la faire naître. J’aime ces édifices qui cachent, sous leur perfection, la sueur et les larmes de ceux qui les ont rêvés. Un économiste dirait qu’il n’est pas de grande œuvre sans « coûts cachés » ; disons plutôt qu’une merveille se paie toujours, et pas seulement en dollars.

L’après-midi m’a conduit au zoo de Taronga, accroché à sa colline sur la rive nord de la baie. Le nom, déjà, en dit long : Taronga est un mot aborigène qui signifie, dit-on, « belle vue sur l’eau » — et c’est peu dire. Les koalas y somnolent avec l’insolence des créatures qui n’ont rien à prouver, les kangourous vous toisent comme si vous étiez l’attraction, et un émeu m’a longuement dévisagé d’un œil sévère de contrôleur des impôts. Depuis les hauteurs, la baie s’étend, l’Opéra n’est plus qu’un coquillage blanc posé sur l’eau, et l’on comprend que cette ville se donne toujours par le haut, comme si elle voulait qu’on la mérite en prenant de l’altitude.

Puis vint la tour — la fameuse Sydney Tower, cette aiguille dorée qui perce le ciel du centre-ville, plus de trois cents mètres au-dessus du bitume. On monte, l’oreille qui se bouche comme à l’atterrissage, et voici toute la région étalée sous les pieds : les gratte-ciel du quartier des affaires, le port et ses ferries minuscules, les plages ourlées d’écume au loin, et jusqu’à la ligne bleutée des Montagnes Bleues qui ferment l’horizon. Un instant de vertige et de silence.

Et c’est là, précisément, que l’historien — doublé de l’économiste — s’est réveillé en moi.

Car de ce belvédère où je contemplais deux siècles d’audace bâtisseuse — les tours, les ponts, l’Opéra, la ville tout entière surgie de la mer —, une question m’a saisi : et avant ? Avant les convicts, avant Greenway et ses casernes, avant la première voile de la First Fleet en 1788 ? Cette terre n’était pas vide. Elle était habitée depuis plus de soixante mille ans par les peuples aborigènes — ici, autour de la baie, les clans du peuple Eora : les Gadigal, les Cammeraygal, les Wangal. Soixante mille ans : le chiffre donne le vertige bien davantage que la hauteur d’une tour. Que sont deux siècles de gratte-ciel face à six cents siècles de présence humaine ?

Et que reste-t-il d’eux, du haut de ce mirador de verre ? Presque rien de visible. La colonisation britannique fut, pour eux, une catastrophe silencieuse : la variole de 1789 qui décima les clans de la baie en quelques mois — certains estiment que la moitié des habitants de la région disparurent —, les terres confisquées sans traité ni compensation, les massacres de la frontière tout au long du XIXᵉ siècle, puis, plus insidieuse encore, la politique d’assimilation qui, jusque dans les années 1970, arracha des enfants à leurs familles : ces « générations volées » dont l’Australie ne finit pas de mesurer la plaie.

Et c’est ici que l’économiste des Landes ne peut pas se taire. Car toute cette prospérité que je contemple, toute cette skyline triomphante, repose sur un principe juridique d’une brutale simplicité : la terra nullius. La « terre de personne ». Les Britanniques ont décrété que ce continent, faute d’agriculture visible et de propriété foncière à l’européenne, n’appartenait à personne — et donc qu’on pouvait le prendre sans rien payer. Voilà le péché originel économique de l’Australie : une accumulation primitive de richesse fondée sur une expropriation gratuite, sans achat, sans loyer, sans dédommagement. Là où, chez nous, le moindre lopin de forêt landaise se vend, se loue, se transmet par-devant notaire, tout un continent fut porté au bilan de l’Empire pour la modique somme de zéro. Les peuples premiers, eux, avaient une tout autre économie de la terre : non pas la propriété exclusive et marchande, mais l’appartenance, la garde, la responsabilité — on n’y possède pas le sol, on en répond. Deux visions du monde irréconciliables se sont heurtées, et l’on sait laquelle l’a emporté.

Le vertige de l’historien rejoint alors celui de l’économiste : chaque tour que je contemple repose sur une terre qui porte un autre nom que celui des cartes, et dont la valeur foncière initiale fut, comptablement, escamotée. Il aura fallu attendre 1992 et le célèbre arrêt Mabo pour que la Haute Cour d’Australie reconnaisse enfin que la terra nullius était une fiction juridique, et que les peuples aborigènes détenaient bel et bien un titre ancestral sur leurs terres. Deux siècles pour rétablir, dans le droit, une évidence.

Les Gadigal n’ont pas disparu — leurs descendants sont là, et l’Australie contemporaine, lentement, apprend à dire leur nom. On ne commence pas une réunion, un spectacle, une cérémonie officielle sans ce Welcome to Country ou cet Acknowledgement of Country qui rappelle que l’on se tient « sur des terres aborigènes qui n’ont jamais été cédées ». Mais que de temps, que de silence, avant ce début de reconnaissance — et le débat reste vif, comme l’a montré, tout récemment, l’échec du référendum sur la « Voix » aborigène au Parlement.

Je suis redescendu de la tour plus grave que je n’y étais monté. Un voyageur regarde une ville ; un historien y cherche les morts que l’on a oubliés ; et un économiste, lui, se demande toujours à qui appartenait la terre, et qui n’a jamais été payé. Sydney m’aura offert les trois : l’éblouissement d’en haut, la mémoire enfouie de ceux qui furent là les premiers, et cette leçon que je ne cesse de répéter à mes élèves — qu’aucune richesse ne tombe du ciel, et que derrière toute prospérité, il faut toujours chercher le coût que quelqu’un, quelque part, a payé.

Eric Moulin Zinutti
Eric Moulin Zinutti
Professeur de lycée, généalogiste professionnel et historien régional. Membre du Cercle généalogique de la Loire.

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