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De l’espace marécageux aux grands magasins, du marché aux chevaux aux rassemblements populaires, la place de Jaude raconte à elle seule plusieurs siècles de l’histoire de Clermont-Ferrand. Aujourd’hui emblématique de la capitale auvergnate, elle a pourtant longtemps vécu en marge de la cité. Retour sur la naissance et les grandes transformations de ce lieu devenu incontournable.
À Clermont-Ferrand, rares sont les lieux aussi immédiatement identifiables que la place de Jaude. Ses deux statues monumentales, ses commerces, son tramway, ses terrasses et ses grandes façades en font aujourd’hui le véritable cœur de la ville. Pourtant, il fut un temps où cet immense espace n’avait rien du centre animé que connaissent les Clermontois.
L’histoire de Jaude est celle d’une lente transformation. Une histoire qui commence bien avant la naissance de la place telle que nous la connaissons.
Des origines gallo-romaines
Le secteur de Jaude est ancien. Les recherches archéologiques ont montré que les environs de l’actuelle place étaient déjà occupés à l’époque gallo-romaine.
À cette époque, Clermont-Ferrand porte le nom d’Augustonemetum. Au sud de l’actuelle place de Jaude, les archéologues ont retrouvé les traces d’activités artisanales et commerciales. Le secteur participe donc déjà à la vie économique de la cité antique.
Le nom même de Jaude est ancien. La dénomination est attestée dès 1460 et serait liée au quartier gallo-romain de Galate.
Mais entre la ville antique et la place moderne, plusieurs siècles vont s’écouler.
Un espace de prairies, de marais et de tanneries
Au Moyen Âge, le paysage change radicalement.
La future place de Jaude se trouve alors à l’extérieur des murs de la cité. L’endroit est occupé par des prairies et des zones marécageuses. Le secteur est également marqué par la présence de l’eau.
Un ruisseau, appelé ruisseau des Tanneurs, longe notamment le secteur. Son existence favorise l’installation d’activités artisanales, notamment des tanneries.
Jaude est donc loin d’être le prestigieux centre urbain que nous connaissons. C’est un espace ouvert, humide, consacré à des activités parfois peu compatibles avec la vie résidentielle.
La place va toutefois commencer à changer de visage à partir du XVIe siècle.
Au XVIe siècle, on commence à aménager Jaude
La municipalité entreprend progressivement de transformer cet espace.
Au XVIe siècle, la place est notamment aplanie et débarrassée des immondices et des fumiers qui s’y accumulent. Ce premier aménagement constitue une étape importante dans l’histoire de Jaude.
L’objectif est clair : rendre cet espace plus propre, plus accessible et plus agréable.
Mais c’est au siècle suivant que Jaude commence véritablement à devenir un lieu de vie.
1660 : l’arrivée des Minimes change le destin de la place
L’année 1660 constitue une date essentielle.
C’est à cette époque que commence la construction de l’église des Minimes, aujourd’hui église Saint-Pierre-des-Minimes, directement liée à l’évolution du secteur.
La présence religieuse contribue à attirer habitants, commerçants et activités. Peu à peu, de petites boutiques et des ateliers apparaissent autour de la place.
La Ville de Clermont-Ferrand considère cette installation comme un moment décisif : jusque-là peu peuplé, le secteur commence à devenir un véritable lieu de vie apprécié des Clermontois.
En 1663, un vaste bassin de 16 mètres de diamètre est aménagé et des arbres sont plantés. Jaude prend alors l’allure d’une promenade publique.
Pendant quelques décennies, les habitants viennent y flâner, se rencontrer et profiter de cet espace nouvellement aménagé.
Mais le destin de Jaude n’est pas encore fixé.
Du jardin public au marché aux chevaux
Au XVIIIe siècle, la promenade disparaît progressivement au profit d’une activité beaucoup plus commerciale.
Le bassin est comblé et les arbres sont supprimés. Jaude devient notamment un marché aux chevaux, une fonction attestée au XVIIIe siècle et que la Ville situe notamment autour de 1750. Le rapport patrimonial du Puy-de-Dôme précise que le bassin est comblé en 1767 et que la promenade laisse alors place au marché aux chevaux.
Imagine-t-on aujourd’hui la place de Jaude envahie par les chevaux, les marchands, les attelages et les acheteurs venus négocier leur monture ?
C’est pourtant bien l’une des images de son passé.
La place devient un vaste espace de commerce et de rassemblement, confirmant sa fonction de carrefour à l’échelle de Clermont.
1805 : l’eau disparaît du paysage
Au début du XIXe siècle, un autre changement majeur intervient.
Le ruisseau des Tanneurs est comblé en 1805. Cette opération permet d’assainir le quartier et facilite sa transformation urbaine.
L’ancien paysage de marais et de ruisseaux disparaît progressivement.
Clermont entre alors dans une nouvelle époque. La ville se développe, les communications s’améliorent et l’espace autour de Jaude devient de plus en plus urbanisé.
La place va bientôt devenir un lieu de promenade et de représentation.
Le XIXe siècle : Jaude devient une grande place urbaine
Au XIXe siècle, Clermont-Ferrand connaît une importante transformation.
La ville s’étend et les quartiers situés autour de Jaude prennent de l’importance. De nouvelles rues et de nouveaux immeubles donnent progressivement au secteur le visage d’un véritable centre-ville.
Des équipements publics apparaissent également dans les environs.
La Halle aux Toiles, achevée en 1830, participe à cette évolution. Plus tard, un théâtre est construit entre 1891 et 1894. L’architecture commerciale s’impose progressivement dans le paysage.
Mais ce sont surtout deux statues qui vont donner à Jaude une identité monumentale.
Desaix : le premier grand monument
En 1838, le conseil général décide de faire réaliser une statue en bronze du général Louis Charles Antoine Desaix, figure militaire liée aux campagnes de la Révolution et de Napoléon.
L’œuvre est confiée au sculpteur Charles-François Lebœuf, dit Nanteuil.
La statue est finalement inaugurée en 1848. Son piédestal actuel sera réalisé en 1903. Elle est aujourd’hui protégée au titre des monuments historiques.
La présence de Desaix marque profondément l’identité de la place.
1872 : une fontaine venue d’ailleurs
En 1872, une fontaine Wallace est installée près de l’Opéra.
Ces fontaines, reconnaissables à leurs quatre cariatides, deviennent progressivement un élément familier du paysage urbain français.
À Jaude, elle témoigne d’une époque où la place est devenue un véritable espace public, fréquenté pour se promener, se rencontrer et faire des achats.
Vercingétorix arrive en 1903
À l’entrée du XXe siècle, Jaude accueille son monument le plus spectaculaire.
En 1903, la statue équestre de Vercingétorix, réalisée par Auguste Bartholdi, est installée sur la place.
Le célèbre sculpteur de la Statue de la Liberté représente ici le chef gaulois affrontant les Romains.
Avec Vercingétorix et Desaix, Jaude devient une véritable place monumentale.
Les deux statues racontent deux périodes différentes de l’histoire de France : l’Antiquité gauloise d’un côté, la Révolution et l’Empire de l’autre.
La statue de Vercingétorix est aujourd’hui classée au titre des monuments historiques ; celle de Desaix est inscrite.
Les Galeries de Jaude : le commerce entre dans une nouvelle époque
Au début du XXe siècle, Jaude change encore de dimension.
Les Galeries de Jaude sont édifiées à partir de 1906. Le grand magasin devient rapidement l’un des symboles commerciaux du centre de Clermont-Ferrand.
Aujourd’hui connues sous l’enseigne Galeries Lafayette, elles constituent toujours l’un des bâtiments emblématiques de la place.
L’histoire commerciale de Jaude est alors définitivement lancée.
Le marché, les petits commerces, les cafés, les grands magasins et les équipements culturels contribuent à faire de la place le principal point de rencontre de Clermont.
Une place au cœur des transports
Au fil du XXe siècle, Jaude devient également un important carrefour de communication.
Les transports en commun y prennent une place considérable. La gare routière contribue notamment à faire de la place une porte d’entrée vers le centre-ville et vers les autres territoires.
Jaude n’est plus seulement une place où l’on vient faire ses achats.
On y passe pour prendre un transport, retrouver quelqu’un, se rendre au théâtre, faire des courses ou simplement se promener.
La place devient progressivement le cœur battant de Clermont-Ferrand.
Jaude dans les grands moments de l’histoire
Comme toutes les grandes places françaises, Jaude est aussi un lieu où l’histoire s’écrit publiquement.
Manifestations, rassemblements, célébrations et événements populaires s’y succèdent.
Le 27 août 1944, les troupes des maquis d’Auvergne défilent place de Jaude au moment de la Libération de Clermont-Ferrand. Après deux années d’Occupation, ce rassemblement constitue un moment majeur de l’histoire contemporaine de la ville.
Des décennies plus tard, la place continuera d’accueillir les grandes manifestations populaires et les célébrations sportives.
Lorsque l’ASM Clermont Auvergne remporte un titre, Jaude devient naturellement l’un des lieux de rassemblement des supporters.
Les années 1980 : une nouvelle géométrie
La place connaît une transformation profonde à partir des années 1980.
Le sud du secteur est entièrement repensé. Les travaux modifient profondément la géométrie de l’espace et contribuent à donner à Jaude les limites générales que nous lui connaissons aujourd’hui.
Le paysage urbain change encore.
Le Jaude historique, celui des chevaux, des attelages et des grands magasins, appartient désormais au passé.
La place entre dans l’ère de l’automobile, des grands axes urbains et des nouveaux centres commerciaux.
Le Carré Jaude et la ville moderne
La création du Carré Jaude renforce encore le poids commercial du secteur.
Jaude devient progressivement un ensemble beaucoup plus vaste que la seule place. Les rues voisines, les commerces, les équipements culturels et les transports forment désormais un véritable centre urbain.
Mais au début du XXIe siècle, une nouvelle révolution se prépare : celle de la reconquête de l’espace public.
2003-2005 : Jaude rendue aux piétons
Entre 2003 et 2005, la place est entièrement réaménagée.
L’objectif est de créer un espace plus confortable pour les piétons et de redonner à Jaude une véritable fonction de place publique.
Aujourd’hui, ce sont 3,5 hectares qui sont réservés aux piétons sur le secteur de Jaude.
Le tramway traverse désormais le secteur et participe à cette nouvelle organisation des déplacements.
La place est devenue un espace où l’on peut marcher, s’asseoir, prendre un café, faire du shopping ou simplement regarder vivre la ville.
Une place qui n’a jamais cessé de changer
Ce qui frappe lorsque l’on regarde l’histoire de Jaude, c’est sa capacité à se transformer.
Espace gallo-romain artisanal et commercial, marais médiéval, marché, promenade, marché aux chevaux, place monumentale, centre commercial, carrefour de transports puis vaste espace piétonnier : Jaude a changé de visage sans jamais perdre son rôle central.
Chaque époque a laissé une trace.
Les archéologues y retrouvent la mémoire d’Augustonemetum. Les historiens racontent les marais et les tanneries. Les archives évoquent les aménagements du XVIe siècle et le marché aux chevaux. Les statues de Desaix et de Vercingétorix racontent la construction d’une mémoire nationale. Les Galeries Lafayette témoignent de l’âge d’or des grands magasins. Le tramway symbolise, lui, la ville contemporaine.
Jaude, miroir de Clermont-Ferrand
Au fond, l’histoire de la place de Jaude est celle de Clermont-Ferrand elle-même.
Une ville qui s’est développée, modernisée et agrandie autour d’un espace qui fut longtemps considéré comme périphérique.
Aujourd’hui, difficile d’imaginer Jaude comme un ancien secteur de marais et de prairies.
Pourtant, sous les pavés et les bâtiments actuels se cache une histoire vieille de près de deux millénaires


