Le billet d’Eric Moulin Zinutti
Un ancien président en cellule, une cheffe de parti sauvée d’un cheveu pour 2027, un maire de Saint-Étienne emporté par une sextape… Jamais la Ve République n’avait vu autant de responsables politiques défiler devant les juges. Prison, amendes, inéligibilité : qui a fait quoi, qui est puni, qui risque encore gros ? Notre panorama, du sommet de l’État jusqu’à l’Auvergne-Rhône-Alpes.
Un mot avant de commencer, parce qu’il commande toute la lecture. Ces affaires en sont à des stades très différents, et il ne faut jamais confondre les étapes. Une mise en examen n’est qu’un moment de l’enquête : un juge estime qu’il existe des indices sérieux, rien de plus. Une condamnation en première instance ou en appel peut encore être contestée, alourdie ou effacée par une juridiction supérieure. Seule une condamnation définitive, quand tous les recours sont épuisés, établit vraiment la culpabilité. Jusque-là, la présomption d’innocence s’applique. On verra que la nuance n’est pas théorique : elle fait, dans ces dossiers, toute la différence.
Nicolas Sarkozy — l’ex-président qui a connu la prison
C’est une image que la République n’avait jamais vue. Le 21 octobre 2025, un ancien chef de l’État franchit la porte de la prison de la Santé, à Paris. Nicolas Sarkozy vient d’être condamné en première instance pour association de malfaiteurs dans l’affaire dite du financement libyen. Ce que la justice lui reproche : avoir laissé ses proches collaborateurs partir chercher, fin 2005, de l’argent occulte auprès du régime de Mouammar Kadhafi pour financer sa campagne présidentielle de 2007. Autrement dit, un pacte de corruption présumé conclu au plus haut niveau de l’État avec une dictature.
La peine prononcée est lourde : cinq ans de prison, 100 000 euros d’amende, privation des droits civiques. Fait notable, le tribunal l’avait assortie d’un mandat de dépôt, ce qui explique l’incarcération immédiate alors même que l’intéressé faisait appel. Il faut le souligner, car c’est rare : d’ordinaire, l’appel suspend l’exécution de la peine de prison. Ici, non.
Vingt jours plus tard, la cour d’appel le remet toutefois en liberté sous contrôle judiciaire, le temps de rejuger l’affaire. Ce procès en appel s’est tenu de mars à mai 2026. Le parquet général y a réclamé une peine encore plus sévère qu’en première instance : sept ans de prison, 300 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité. La cour rendra sa décision le 30 novembre 2026. D’ici là, Nicolas Sarkozy demeure libre et continue de clamer son innocence. Rien n’est donc joué : l’appel peut aussi bien confirmer la condamnation que l’alléger, voire aboutir à une relaxe.
« Le premier chef d’État de la Ve République écroué »
Marine Le Pen — sauvée pour 2027, mais sous bracelet
Le printemps 2025 avait sonné comme un couperet. Condamnée pour détournement de fonds publics européens dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national devenu Rassemblement national, la cheffe de file de l’extrême droite écopait alors de cinq ans d’inéligibilité — et, détail capital, cette inéligibilité était d’application immédiate. En clair : même en faisant appel, elle ne pouvait plus se présenter. La présidentielle de 2027 lui échappait.
Rappelons le fond de l’affaire. Le Parlement européen versait des salaires à des assistants censés travailler pour des députés européens. La justice a estimé que plusieurs de ces assistants travaillaient en réalité pour le parti, en France. L’argent public européen aurait ainsi servi à financer le fonctionnement du mouvement — d’où la qualification de détournement, et de complicité pour Marine Le Pen en sa qualité de présidente du parti.
Coup de théâtre le 7 juillet 2026. La cour d’appel de Paris confirme la culpabilité, mais allège nettement la sanction : trois ans de prison dont deux avec sursis, et une inéligibilité ramenée à quarante-cinq mois dont trente avec sursis. Il reste donc quinze mois d’inéligibilité ferme. Or ces quinze mois, décomptés depuis l’application immédiate de mars 2025, étaient déjà écoulés au 30 juin 2026. La peine étant considérée comme purgée, la porte de 2027 se rouvre. Un bémol demeure : les douze mois de prison ferme s’exécutent sous bracelet électronique, ce qui pèserait lourd sur une campagne. Et un pourvoi en cassation reste possible, qui pourrait encore rebattre les cartes.
« Quinze mois d’inéligibilité déjà purgés : 2027 est rouvert »
François Fillon — le « Penelopegate » qui n’en finit pas
Près de dix ans après le scandale qui a fait exploser sa campagne présidentielle de 2017, l’ancien Premier ministre n’en a toujours pas fini avec la justice. On lui reproche d’avoir rémunéré son épouse, Penelope Fillon, comme assistante parlementaire pour un travail dont la réalité est contestée — un emploi présumé fictif, là encore synonyme de détournement de fonds publics.
Condamné en première instance puis en appel, il a vu la Cour de cassation casser partiellement la décision. Un mot d’explication s’impose ici, car le rôle de la cassation est souvent mal compris : cette juridiction ne rejuge pas les faits et ne dit pas si l’accusé est coupable ou non. Elle vérifie seulement que le droit a été correctement appliqué. Lorsqu’elle « casse » un point, elle renvoie le dossier devant une cour d’appel, qui doit reprendre l’examen sur ce point précis — ici, notamment, la peine. C’est ce qui explique qu’une affaire puisse durer une décennie, en faisant des allers-retours entre les juridictions. Le dossier Fillon est, à ce titre, un cas d’école de la lenteur judiciaire.
Deux précédents méritent enfin d’être gardés en tête, car ils montrent que tout ne finit pas de la même façon. Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget chargé de traquer la fraude fiscale alors qu’il détenait lui-même un compte caché à l’étranger, a été condamné définitivement : l’exemple d’une affaire menée jusqu’au bout, à charge. À l’inverse, Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux jugé par la Cour de justice de la République, a été relaxé, relaxe aujourd’hui définitive. Preuve que le vacarme médiatique n’annonce jamais le verdict, et qu’une poursuite peut parfaitement s’achever par un acquittement.
Gaël Perdriau — le maire, la sextape et la chute
C’est le feuilleton politico-judiciaire qui a tenu la région en haleine. Maire Les Républicains de Saint-Étienne pendant onze ans, Gaël Perdriau est accusé d’avoir orchestré, à partir de 2015, un chantage à la vidéo intime contre son premier adjoint et rival, Gilles Artigues. Ce dernier avait été filmé à son insu, dans une chambre d’hôtel, en compagnie d’un escort. La vidéo aurait servi, pendant des années, à le contraindre politiquement et à le maintenir sous pression. À ce chantage s’ajoutent des accusations de détournement de fonds publics — l’usage détourné de la protection fonctionnelle de la mairie — et d’association de malfaiteurs.
Le 1er décembre 2025, le tribunal correctionnel de Lyon frappe fort : cinq ans de prison dont quatre ferme, et cinq ans d’inéligibilité d’application immédiate. Les conséquences sont brutales et instantanées. L’édile perd son mandat sur-le-champ et démissionne de l’ensemble de ses fonctions. Il est incarcéré le 7 janvier 2026 au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, avant d’être remis en liberté sous contrôle judiciaire au mois de mars, dans l’attente de son procès en appel.
Ce procès en appel s’est tenu à Lyon en juin 2026. Le parquet y a durci le ton en réclamant cette fois dix ans d’inéligibilité, soit le double de la première instance, ainsi que cinq ans de prison dont deux avec sursis. Gaël Perdriau, lui, continue de tout nier et affirme vouloir prouver son innocence. Le délibéré était attendu le 10 septembre 2026 — la veille, précisément, de la mise sous presse de ce dossier. Confirmation, aggravation ou allègement : l’arrêt de la cour d’appel devra être vérifié, et un pourvoi en cassation restera ensuite ouvert.
« Qu’avez-vous fait de vos valeurs, de vos électeurs ? »
Un conseiller régional du Puy-de-Dôme — inéligible… mais toujours sur son siège
L’affaire est plus discrète que les précédentes, mais elle pose une question de principe. Cet élu du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, apparenté MoDem et issu du Puy-de-Dôme, a été condamné pour complicité d’escroquerie à l’Assurance maladie, peine assortie d’une inéligibilité. Le problème n’est pas tant la condamnation elle-même que ce qui a suivi : malgré cette inéligibilité, l’élu aurait continué de siéger dans l’hémicycle régional.
Estimant que l’État ne tirait pas les conséquences de la situation, trois élus écologistes ont saisi le Conseil d’État en janvier 2026. La plus haute juridiction administrative devra dire ce qui se passe, concrètement, lorsqu’une inéligibilité n’est pas mise en œuvre. Le cas révèle un angle mort : prononcer une peine est une chose, la faire appliquer effectivement en est une autre, et les mécanismes ne sont pas toujours automatiques.
Au-delà des personnalités, un même mécanisme traverse presque tous ces dossiers : l’inéligibilité assortie de l’exécution provisoire. Derrière ces mots techniques se cache un pouvoir considérable. L’inéligibilité interdit de se présenter à une élection ; l’exécution provisoire la rend applicable immédiatement, sans attendre le jugement d’appel. Concrètement, cela permet d’écarter un responsable de la vie publique avant même que sa culpabilité soit définitivement établie. Marine Le Pen a bien failli en faire les frais pour 2027 ; Gaël Perdriau, lui, a perdu sa mairie du jour au lendemain.
Ce mécanisme nourrit un débat qui divise juristes et citoyens, et qui mérite d’être posé honnêtement, des deux côtés. Pour ses partisans, c’est une garantie de probité : il serait choquant qu’un élu condamné pour avoir détourné l’argent public ou fait chanter un rival puisse se maintenir ou se représenter simplement parce qu’il fait traîner les recours pendant des années. L’application immédiate protège la confiance des citoyens dans leurs institutions. Pour ses détracteurs, appliquer une sanction avant le jugement définitif revient à laisser un juge écarter un candidat que les électeurs auraient peut-être voulu choisir — ce qui heurte à la fois la présomption d’innocence et la souveraineté du suffrage.
Entre l’exigence de probité et le respect du vote, la ligne de crête est étroite, et aucune des deux positions n’est absurde. Ce dossier ne prétend pas trancher ce débat. Il vise seulement à donner les faits et les repères nécessaires pour que chacun se forge, en connaissance de cause, sa propre opinion.
Sources : comptes rendus d’audience et dépêches de la presse nationale et régionale (Euronews, Le Club des Juristes, Toute l’Europe, Radio Scoop, ICI Saint-Étienne-Loire, Le Progrès), notices encyclopédiques et observatoires de la vie politique, consultés en septembre 2026. Ces dossiers étant évolutifs, il convient de vérifier l’état le plus récent de chaque affaire, en particulier l’arrêt Perdriau du 10 septembre et le verdict Sarkozy du 30 novembre 2026.


