La génération « 8h-18h » veut le diplôme sans le dossier
Le billet d’Eric Moulin Zinutti

Début octobre 2026, des lycéens sont descendus dans la rue. Au menu : des professeurs remplacés, des plafonds réparés, des classes moins chargées… et, en dessert, la suppression pure et simple de Parcoursup. Les deux premières revendications sont sérieuses. La dernière mérite qu’on s’y attarde, avec un sourire en coin et un regard de vieux professeur qui en a vu passer, des réformes.
Rappelons les faits. Selon l’AFP, environ 130 000 élèves restaient sans affectation en juillet, à la fin de la phase principale de Parcoursup, et les classes de lycée comptent en moyenne 30 élèves, contre 27 en 2010. Le malaise est réel. Mais entre « la plateforme dysfonctionne » et « supprimons-la, on verra bien », il y a un pas que la jeunesse franchit en trottinette électrique, sans casque, en écoutant un podcast sur la motivation.
La simplicité, version « un clic et c’est réglé »
Notre jeunesse a grandi avec des applications qui livrent un burger en vingt minutes et un écran qui se déverrouille d’un regard. Elle rêve donc d’une orientation au même tarif : je swipe à droite sur « médecine », je swipe à gauche sur « statistiques », et la fac me répond « c’est un match ». Parcoursup, au fond, c’est Tinder avec un conseil de classe : on peut avoir le plus beau profil du monde, il y aura toujours quelqu’un pour lire « bavardages » dans les appréciations. Certains proposent d’ailleurs un algorithme plus juste : le pile ou face. Au moins, la pièce ne lit pas les bulletins.
Hélas, Parcoursup a un défaut rédhibitoire : il lit les bulletins. Les notes, les appréciations, le fameux « peut mieux faire » du premier trimestre de première, que l’on croyait enterré avec le cahier de textes. La plateforme ne juge pas un rêve, elle juge un dossier. Et un dossier, ça se construit pendant trois ans, pas la veille de la date limite des vœux entre deux stories.
Supprimer Parcoursup ne supprimerait pas la sélection : les formations auront toujours plus de candidats que de places. Les présidents d’université l’ont d’ailleurs rappelé : la suppression « n’est pas la solution magique » sans moyens supplémentaires. On changerait de thermomètre, la fièvre resterait.
Les parents : ceux qui ont un tableur, et ceux qui découvrent en juin
Il existe deux espèces de parents face à Parcoursup. La première a ouvert un fichier Excel dès la seconde : spécialités, moyennes, taux d’accès, journées portes ouvertes surlignées en jaune fluo. Elle connaît le calendrier mieux que le proviseur et sait qu’une lettre de motivation, pardon, un « projet de formation motivé », ne s’écrit pas sur le capot de la voiture. Elle envoie aussi au professeur principal des mails le dimanche à 23 h, objet : « Petite question rapide (URGENT) ».
La seconde espèce découvre l’existence de la plateforme le jour où l’enfant annonce, la mine défaite : « Je suis en liste d’attente partout. » On demande alors, sincèrement : « Mais c’était quand, les vœux ? » Trop tard. Le train est parti, et il ne repasse pas à 18 h. D’ailleurs, il n’y a plus de train après 18 h : c’est dans la revendication.
Le professeur de SES que je suis ne peut s’empêcher d’y voir un vieil ami : le capital culturel, cher à Pierre Bourdieu. Connaître les codes, les échéances, les filières qui mènent quelque part, cela ne s’apprend pas sur la plateforme, cela s’hérite à la table du dîner. Voilà le paradoxe : supprimer Parcoursup sans rien mettre à la place profiterait d’abord… aux familles qui ont déjà le tableur.
« On fait des 8h-18h, c’est pas normal »
La phrase vient d’un élève de terminale d’un lycée lillois, cité par l’AFP. Elle a fait le tour des salles des profs, et pour cause : 8 heures-18 heures, c’est à peu près la journée de papa et maman. Sauf que papa et maman y ajoutent le trajet, les courses, le dîner, la machine à laver et le mail du professeur principal à 21 h 30.
Soyons justes : une journée de cours longue, avec des trous dans l’emploi du temps et des classes à 30, c’est fatigant. La Convention citoyenne sur les temps de l’enfant avait même proposé de commencer les cours à 9 heures au lycée, piste que le gouvernement n’a pas retenue. Le sujet existe.
Mais la revendication fait sourire quand on la met en regard de la vie active qui attend nos plaintifs. Aucun employeur, à ma connaissance, ne propose encore le contrat « 10h-15h, pause déjeuner de deux heures, mercredi libre ». Le lycée, c’est un peu la bande-annonce du film : si l’on sort de la salle avant le générique, la suite risque de surprendre. Le jour où l’un d’eux découvrira les 7h-19h de l’hôpital, du bâtiment ou de la boulangerie, il faudra prévoir une cellule psychologique, ouverte de 10 h à 15 h, bien entendu.
Drôle de jeunesse : le salaire de cadre, le diplôme en option
Interrogez une classe sur ses ambitions, vous obtiendrez un cahier des charges d’une remarquable cohérence : bien gagner sa vie, pas trop d’études, télétravail le vendredi, et trois semaines à Bali en août. Le tout sans passer par la case dossier, évidemment. Bali, financé comment ? Mystère. Sans doute par l’influence : 2 000 abonnés, dont 1 400 comptes robots et une tante de Montbrison qui like tout.
Le plan a tout de la recette miracle, sauf qu’il manque l’ingrédient principal. Les statistiques sont têtues : le diplôme reste, en France, la meilleure protection contre le chômage et le meilleur prédicteur du salaire. On peut le regretter, on peut trouver le système injuste (et il l’est en partie), mais on ne peut pas faire comme s’il n’existait pas.
C’est là que l’humour se teinte d’un peu d’inquiétude. Les vacances d’aujourd’hui sont délicieuses ; les lendemains risquent d’avoir un goût de café froid. Car le marché du travail, lui, ne lit pas les stories : il lit les CV.
Sur les réseaux, le grand-père attend toujours
Pour mesurer l’ampleur du drame, il faut aller sur les réseaux sociaux. On y lit des témoignages bouleversants. Le plus poignant, sans conteste : « Avec les 8h-18h, je n’arrive même plus à aller voir mon grand-père au cimetière. » Lol, comme on dit chez eux.
Imaginons la scène : le grand-père, patient, attend depuis la rentrée une visite repoussée de semaine en semaine par l’emploi du temps. Rassurons l’auteur : le défunt n’a pas d’horaires d’ouverture contraignants, et le cimetière ouvre aussi le samedi. Lol, encore. Le même compte publie d’ailleurs, le soir même, trois heures de partie de jeu vidéo en direct. Le grand-père, lui, n’a toujours pas de chaîne Twitch.
Viennent ensuite les innombrables « je suis fatigué », postés à 1 h 47 du matin, entre deux vidéos de chats et un tutoriel de maquillage. Il y a là un mystère sociologique que je soumets volontiers à mes collègues : la fatigue serait-elle due à la journée de 8h-18h… ou à la nuit de 18h-2h ?
Et maintenant, on fait quoi ?
On dédramatise, d’abord. Chaque génération a trouvé la suivante paresseuse : on prête déjà à Socrate des plaintes contre la jeunesse athénienne, et la Grèce antique ne s’en est pas trop mal sortie. Nos lycéens ont des raisons réelles d’être inquiets : des profs non remplacés, des classes surchargées, une plateforme opaque qui laisse des milliers d’élèves sur le quai en juillet.
Mais la réponse n’est pas de casser le thermomètre. Elle est d’expliquer Parcoursup tôt, à tous les élèves et surtout à toutes les familles, pour que l’échéance ne soit plus une surprise réservée à ceux qui n’ont pas les codes. Elle est aussi de donner aux universités les places et les moyens qui manquent.
Quant à nos jeunes amis, un conseil de vieux professeur : posez le téléphone à 22 heures, ouvrez le bulletin sans trembler, et allez voir votre grand-père samedi. Il sera ravi, et il vous dira sans doute qu’à votre âge, il commençait à 7 heures. Et si vous tenez vraiment à supprimer Parcoursup, sachez ce qui vous attend à la place : un dossier papier, à remplir au stylo, à poster avec un timbre. Vous voilà prévenus. Lol.
Sources
– AFP, « Les revendications des lycéens : des moyens supplémentaires à la suppression de Parcoursup », 1er octobre 2026, repris par La Libre : https://www.lalibre.be/
– France 3 Régions, « Supprimer Parcoursup “n’est pas la solution magique” selon les présidents d’université qui alertent sur le manque de moyens » : https://france3-regions.
– P. Bourdieu et J.-C. Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964.
– P. Bourdieu et J.-C. Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970.


