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Le Chasseur Français, pionnier oublié des rencontres amoureuses

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Pierre Mazet est un auteur stéphanois, il nous raconte dans ses chroniques stéphanoises, les stéphanois et les ligériens du passé.

Aujourd’hui, rares sont celles et ceux qui espèrent encore trouver l’âme sœur dans la rubrique « Mariages » du Chasseur Français. L’époque est désormais aux applications et aux plateformes numériques. Pourtant, bien avant le Minitel, Internet ou les algorithmes de compatibilité, ce magazine centenaire avait déjà inventé une forme de rencontre à distance.

Fondé en juin 1885, Le Chasseur Français paraît dès l’origine sous la forme d’un mensuel imprimé à Saint-Étienne. Tiré sur quatre pages de grand format, il se veut un journal populaire : son abonnement ne coûte qu’un franc. Son contenu est alors entièrement consacré à l’univers de la chasse, avec des articles sur les chiens, le gibier, le dressage, les armes, les munitions et l’histoire naturelle.

Derrière cette publication se cache en réalité un puissant outil commercial. Le Chasseur Français est créé par la Manufacture française d’armes de Saint-Étienne, future Manufrance, qui s’associe rapidement à la Société des Docks réunis pour son exploitation. Le magazine devient le principal support publicitaire de l’entreprise, dans une stratégie alors novatrice de vente par correspondance.

Des débuts difficiles

Le succès n’est pourtant pas immédiat. Quatre mois après son lancement, le journal ne compte pas encore 5 000 abonnés. En 1886, son fondateur est remplacé à la direction par Étienne Mimard, futur dirigeant emblématique de la Manufacture. Sous son impulsion, le magazine évolue profondément.

Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, Le Chasseur Français élargit progressivement ses centres d’intérêt. Son tirage ne cesse d’augmenter : il approche les 400 000 exemplaires avant 1940, faisant du titre l’un des principaux mensuels français. Après la Seconde Guerre mondiale, sa progression reprend de plus belle pour atteindre près de 850 000 exemplaires en 1970.

À une époque où les publicitaires découvrent le concept américain de house organ, publication éditée par une entreprise à destination de ses clients, Le Chasseur Français fait figure de pionnier. En France, rares sont les publications de ce type à connaître une telle réussite. Dès les premiers numéros, les réclames et les annonces occupent près de la moitié des pages, une proportion qui restera remarquablement stable.

Cette stratégie accompagne le formidable développement de la vente par correspondance, rendu possible par la création, en 1880, du service des colis postaux à tarif unique. Le magazine contribue largement à faire de Manufrance l’une des premières grandes entreprises françaises de vente à distance.

Quand l’amour s’invite entre un moteur et une machine à vapeur

La célèbre rubrique « Mariages » n’apparaît pourtant que plusieurs années après la création du journal. Les premières annonces matrimoniales sont publiées à la fin du XIXe siècle sous les intitulés « Hors classification » ou « Annonces spéciales », au milieu d’offres de vente les plus diverses.

On peut ainsi lire une proposition de mariage d’une institutrice ou l’annonce de parents cherchant un gendre… entre la vente d’un moteur à pétrole et celle d’une « jolie petite machine à vapeur ».

C’est en juillet 1903 que la rubrique « Mariages » fait officiellement son apparition. Pendant plus d’un siècle, ces petites annonces vont constituer un formidable observatoire de l’évolution de la société française, des mentalités et des rapports entre les femmes et les hommes.

Les annonces racontent leur époque

Les annonces du début du XXe siècle reflètent une société où la situation financière et la réputation priment souvent sur les sentiments.

Ainsi, en janvier 1899, un homme écrit :

« Jeune homme, 28 ans, grand, brun, physique bien, ayant des économies et belle position dans commerce, désire mariage avec femme d’intérieur, irréprochable sous tout rapport, grande et physiquement bien, ayant maximum 20 ans, dot minimum 50 000 francs ; références hors ligne offertes et requises. »

Les femmes publient elles aussi leurs attentes, révélant leur place dans la société et les évolutions des mentalités.

En 1922, le contexte de l’après-guerre transparaît dans cette annonce :

« Orpheline distinguée, jolie, parfaite femme d’intérieur, qualités morales, épouserait gentleman fortuné, éducation impeccable, 35 à 55 ans. Mutilé de guerre allié ou veuf serait accepté. Joindre photo. »

En 1951, une certaine « Loyale Câline » affiche une personnalité plus affirmée :

« Impulsive, loyale, très câline, sportive, instruction secondaire, dactylo, 22 ans, 1,60 m, épouserait, seconderait de préférence colonial, intelligent et bon. »

Puis viennent les années 1980, où le ton devient parfois plus décomplexé :

« Jeune femme avec trois enfants + deux chiens très grande race cherche un mari très riche. »

Derrière l’humour involontaire de certaines annonces se dessine toute une histoire des aspirations, des conventions sociales et de l’évolution des rapports amoureux.

Les ancêtres des sites de rencontres

Meetic, Match.com ou AdopteUnMec n’ont finalement rien inventé. Bien avant les profils en ligne, les « likes » et les algorithmes, Le Chasseur Français avait compris qu’il existait un besoin universel : permettre à des inconnus de se rencontrer.

Le magazine ne s’est d’ailleurs pas laissé dépasser par la révolution numérique. En 2012, il a lancé son propre site de rencontres, Brin d’Amour, prolongeant sur Internet une tradition vieille de plus d’un siècle.

Plus qu’une simple curiosité de presse, la rubrique « Mariages » du Chasseur Français demeure aujourd’hui un précieux témoignage de l’histoire sociale française. Pendant plus de cent ans, des milliers de femmes et d’hommes y ont confié leurs espoirs, leurs exigences, leurs rêves… et parfois leur solitude.

Pour aller plus loin :

Antoine Berton, Le Chasseur Français, un siècle au cœur de la vie des Français, Éditions Solar.

Pierre Mazet
Pierre Mazet
Chroniques stéphanoises

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