ou le bilan des petites blessures d’une grande décennie
Il est des règnes qui s’achèvent dans le fracas, et d’autres qui s’éteignent comme une bougie dans une pièce où plus personne n’ose entrer. Celui d’Emmanuel Macron appartient, semble-t-il, à la seconde famille. La Constitution, depuis la révision de 2008, lui interdit un troisième mandat consécutif : il est le premier président de la Ve République à buter sur cette porte close. Lui-même a annoncé, devant des écoliers de Nicosie en avril dernier, qu’il ne ferait « plus de politique » après 2027. On le croira volontiers, cher lecteur, avec la prudence de l’historien qui a lu assez de mémoires de souverains pour savoir que les adieux sont souvent des au revoir.
Dix ans à l’Élysée, douze si l’on remonte à son entrée à Bercy en 2014 : le temps est venu de dresser l’inventaire. Non pas celui des réussites — les communicants s’en chargeront, et ils sont nombreux —, mais celui des blessures. Ces petites et grandes entailles qui, accumulées, expliquent qu’un président élu en 2017 sur la promesse d’un « nouveau monde » termine son parcours avec 15 % d’opinions favorables, selon le baromètre Ipsos BVA-Cesi publié le 10 octobre dernier. Le plus bas niveau depuis son arrivée. Exercice d’objectivité, donc : on rend compte des faits, on laisse le lecteur juger.
I. Les mots qui piquent
Tout commence par la langue. Le président a toujours revendiqué un parler « cash » ; les Français l’ont souvent entendu comme un parler de haut. Ministre de l’Économie, il évoquait déjà en 2014 les salariées « illettrées » de l’abattoir Gad. Président, il distingua dans une gare « ceux qui ont réussi » et « ceux qui ne sont rien » (2017). Puis vint l’année 2018, véritable millésime : le « pognon de dingue » consacré aux minima sociaux en juin, les « Gaulois réfractaires au changement » lancés en août depuis le Danemark, et ce conseil prodigué en septembre à un jeune horticulteur sans emploi : traverser la rue pour trouver du travail. En janvier 2022, enfin, l’envie avouée d’« emmerder » les non-vaccinés.
Le président a plaidé, à chaque fois, la sortie de contexte, voire l’« esprit français » et l’humour. Il n’avait pas toujours tort sur le fond. Mais en politique, cher lecteur, on ne juge pas une phrase à ce qu’elle voulait dire : on la juge à ce qu’elle a fait ressentir. Et ce qu’elle a fait ressentir à beaucoup, c’est le mépris.
II. Le portefeuille, ce baromètre intime
Les mots ont blessé l’amour-propre ; certaines mesures ont touché le porte-monnaie, ce qui est plus douloureux encore. Dès l’été 2017, la baisse de 5 euros des APL frappe les ménages modestes et les étudiants. En 2018, la hausse de la CSG pèse sur une partie des retraités, tandis que l’ISF est transformé en impôt sur la seule fortune immobilière. L’étiquette de « président des riches », collée par ses adversaires, ne le quittera plus vraiment.
Ajoutons-y, pour la France des routes départementales, l’abaissement de la vitesse à 80 km/h sur le réseau secondaire en juillet 2018, assoupli un an plus tard. Une mesure de sécurité routière, défendue chiffres à l’appui, mais vécue dans bien des campagnes comme une décision prise par des gens qui circulent en voiture de fonction — avec chauffeur.
III. La rue, deux fois
La hausse de la fiscalité sur les carburants met le feu aux poudres à l’automne 2018. Les Gilets jaunes occupent les ronds-points tout l’hiver ; on se souvient des samedis de colère, des violences, et des nombreux manifestants gravement blessés par les armes de maintien de l’ordre, dont l’usage fut vivement débattu. Le pouvoir répond par l’annulation de la taxe, des mesures sur le pouvoir d’achat et un « Grand Débat national ». La crise s’apaise ; la défiance demeure.
Cinq ans plus tard, rebelote. La réforme des retraites de 2023 reporte l’âge légal de 62 à 64 ans. Les syndicats, unis comme rarement, mobilisent massivement des semaines durant ; le texte est finalement adopté sans vote grâce au 49.3. Ironie de l’histoire, cher lecteur : en octobre 2025, pour échapper à la censure, le Premier ministre Sébastien Lecornu a dû proposer de suspendre cette même réforme jusqu’en janvier 2028. Beaucoup de colère pour une réforme mise en pause avant la fin du règne qui l’avait portée.
IV. La dissolution, ou l’art de scier la branche
Le 9 juin 2024, au soir des européennes, le président dissout l’Assemblée nationale. Décision constitutionnelle, sans doute ; pari politique, assurément ; et pari perdu, puisqu’il en ressort privé de majorité. S’ouvre alors une valse à Matignon que même un généalogiste aurait du mal à suivre : Gabriel Attal, puis Michel Barnier, renversé par une motion de censure en décembre 2024, puis François Bayrou, tombé sur un vote de confiance en septembre 2025, puis Sébastien Lecornu, nommé, démissionnaire au bout de quelques semaines, et reconduit quatre jours plus tard. Le budget 2026, lui, n’a été adopté que le 2 février, après trois 49.3 et six motions de censure.
Pour les Français, l’effet est double : l’impression d’un pouvoir qui ne gouverne plus, et celle, plus amère, que leur vote de 2024 n’a pas été entendu. Le « en même temps » s’est mué en « en attendant ».
V. La dette, ce cadeau qu’on laisse en partant
Reste le chiffre qui ne fait pas rire, même légèrement. Selon l’Insee, la dette publique atteignait fin juin 2026 près de 3 600 milliards d’euros, soit 119 % du PIB. Elle était un peu en dessous de 100 % à l’arrivée du président. Le gouvernement prévoit désormais 121,7 % en 2027, un niveau inédit depuis que l’Insee tient cette statistique. Et la seule charge des intérêts devrait approcher 77 milliards d’euros cette année. Le « pognon de dingue », finalement, c’est peut-être là qu’il se trouvait.
Il faut toutefois rendre à César ce qui lui revient : une large part de cette dette provient du « quoi qu’il en coûte » de la crise sanitaire, puis du bouclier énergétique, que l’opposition réclamait souvent plus généreux encore. Mais le déficit est resté élevé une fois la tempête passée, et c’est ce que les institutions budgétaires lui reprochent.
VI. Le ton, ou l’éternel retour de la brioche
Reste enfin ce qui, plus que toute mesure, a fini par agacer : une manière d’être. Dès 2017, le président théorise une présidence « jupitérienne », verticale, distante. En juillet 2018, en pleine affaire Benalla, il lance devant ses députés un défiant « qu’ils viennent me chercher ». Ajoutez à cela les petites phrases déjà évoquées, et vous obtenez ce que ses adversaires appellent un procès en arrogance, et ce que beaucoup de Français ont simplement ressenti comme une absence d’écoute.
L’actualité de ces derniers jours a ravivé cette blessure. Le samedi 17 octobre, lycéens, Gilets jaunes revenus des ronds-points et syndicats ont défilé contre la vie chère et pour les services publics : 550 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs. La journée a été entachée de violences graves — mairie de Limoges incendiée, commerces pillés, près d’un millier de policiers et gendarmes blessés, mais aussi des manifestants gravement touchés par des grenades, dont une lycéenne de Mulhouse qui a perdu l’usage d’un œil. Le lendemain soir, le président s’est adressé aux Français une dizaine de minutes : colère, honte, fermeté contre les casseurs, distinction entre manifestants légitimes et « factieux ». Sur la vie chère, en revanche, aucune annonce : le soin de réunir partis et syndicats a été confié au Premier ministre. De nouvelles journées sont déjà prévues les 24 et 31 octobre.
D’où la comparaison qui court désormais dans les cortèges et sur les réseaux : Marie-Antoinette et sa fameuse brioche. Permettez ici à l’historien une petite cuistrerie : la reine n’a jamais prononcé la phrase. On la trouve chez Rousseau, dans ses Confessions, attribuée à « une grande princesse » anonyme, à une époque où la petite Marie-Antoinette jouait encore à Vienne. La brioche est donc innocente, et la reine probablement aussi. Mais l’histoire nous enseigne une chose : peu importe qu’un souverain ait dit la phrase, il suffit qu’on le croie capable de la dire. C’est là, sans doute, la blessure la plus profonde de ces dix années.
Ses soutiens objecteront que condamner des violences n’est pas mépriser des revendications, qu’un président doit d’abord garantir l’ordre public, et qu’il avait su, en 2019, répondre aux Gilets jaunes par le Grand Débat. Ses critiques répondront que l’on n’éteint pas une colère sociale avec un discours sur l’ordre. Le lecteur tranchera.
VII. Et pour être juste…
L’historien ne serait pas honnête s’il s’arrêtait là. Les défenseurs du président rappellent que le chômage a sensiblement reculé au cours de la décennie, que la France est devenue l’un des pays européens les plus attractifs pour les investissements étrangers, que l’économie a tenu face au Covid grâce au soutien massif de l’État, que Notre-Dame a rouvert ses portes et que les Jeux de Paris 2024 ont été un succès. Ils ajoutent que nombre de réformes impopulaires répondaient à des problèmes réels — financement des retraites, transition énergétique — que d’autres avaient laissés en jachère. Le débat reste ouvert, et il appartiendra aux électeurs de 2027, puis aux historiens, de trancher.
Épilogue
Ainsi s’achève un règne qui avait commencé au son de l’Hymne à la joie dans la cour du Louvre, et qui se termine dans le silence feutré des fins de partie. Au fond, ce que les Français reprochent peut-être le plus à leur président, ce n’est ni une loi ni un chiffre, mais une manière : celle d’avoir eu raison trop tôt, trop seul, et souvent trop fort. Les rois de France avaient leurs favoris ; lui aura eu ses petites phrases. Et, comme pour Marie-Antoinette, on lui en prêtera sans doute davantage qu’il n’en a dites.
Le prochain locataire de l’Élysée héritera d’une dette record, d’une Assemblée fragmentée et d’un peuple qui ne demande, au fond, qu’une chose : être écouté avant d’être réformé.
À très vite, cher lecteur.
Sources
1. Ipsos BVA-Cesi pour La Tribune Dimanche, baromètre du 10 octobre 2026 (popularité à 15 %), repris par journaldeleconomie.fr.
2. LCP, « Emmanuel Macron dit ne pas vouloir faire de politique après 2027 », 24 avril 2026 (déclaration de Nicosie) ; 24matins.fr, 23 avril 2026.
3. Sud Radio, « Macron absent en 2027 : vers un troisième duel contre Le Pen en 2032 ? » (limitation à deux mandats consécutifs, révision de 2008).
4. Paris Match Belgique, « Quand Macron évoque le “Gaulois réfractaire” », 29 août 2018 ; Public Sénat, « Macron convoque “l’esprit français” après sa sortie sur le “Gaulois réfractaire” », août 2018.
5. Public Sénat, « “Traverser la rue” : Macron déplore avoir été caricaturé », janvier 2019 ; Europe 1, même sujet.
6. Blue News / AFP, « Macron, le retour fracassant des petites phrases assassines » (« pognon de dingue », procès en arrogance).
7. The Local France, « A poor choice of words: 4 times Emmanuel Macron shocked France », 30 décembre 2023 (« emmerder » les non-vaccinés, « traverser la rue »).
8. Europe 1, 29 août 2018 (rappel des « illettrées », « ceux qui ne sont rien »).
9. Info.gouv.fr, « Sébastien Lecornu est nommé Premier ministre », 10 octobre 2025 ; Universalis, chronologie 5-31 octobre 2025 (démission du 6 octobre).
10. LCP / Le Journal des entreprises, discours de politique générale du 14 octobre 2025 (suspension de la réforme des retraites jusqu’en janvier 2028) ; CMS Francis Lefebvre, analyse du PLFSS 2026.
11. Public Sénat, « Budget, fin de vie, crises… retour sur une année de gouvernement Lecornu » (budget 2026 adopté le 2 février 2026 après trois 49.3 et six motions de censure) ; Le Temps, 2 février 2026.
12. Insee, comptes nationaux trimestriels, 29 septembre 2026 (dette à 3 595,5 Md€, 119 % du PIB), repris par Euronews et ABC Bourse ; prévision gouvernementale de 121,7 % pour 2027 (DH Net / AFP, 19 septembre 2026).
13. FranceTransactions, « La France devrait payer près de 77 milliards d’euros d’intérêts en 2026 ».
14. Conseil de l’Union européenne, recommandations 2026 pour la France (déficit 5,1 % du PIB en 2025).
15. Le Monde / Libération, juillet 2018 (« qu’ils viennent me chercher », affaire Benalla).
16. Les Nouvelles calédoniennes / AFP, 19 octobre 2026, « Violences en France… Macron promet de la fermeté » (bilan du 17 octobre, allocution du 18 octobre).
17. Politis, dossier « 17 octobre : Macron récolte la colère », 14-19 octobre 2026 (chiffres Intérieur/organisateurs, blessée de Mulhouse).
18. Le Bonbon, « Après le 17 octobre, deux nouvelles manifestations les 24 et 31 octobre », octobre 2026.
19. Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre VI (origine de la phrase attribuée à « une grande princesse »).
20. Pour les faits antérieurs (APL, CSG, ISF/IFI, 80 km/h, Gilets jaunes, réforme de 2023, dissolution de 2024) : Légifrance, Vie-publique.fr et la presse nationale de l’époque.


