Ce samedi soir, les petits vampires du quartier viendront réclamer leurs bonbons. Ils ne savent pas qu’ils trottinent au-dessus d’anciens cimetières, à deux pas d’une rivière furieuse enfermée sous la ville, dans une cité où l’on a jugé un cadavre, pendu deux fois le même homme et inauguré ses cimetières le jour des morts. Tout ce qui suit est vrai, ou du moins on l’a cru. Éteignez la lumière.
Samain, la Toussaint… et le dieu Furan
Avant les citrouilles, il y eut Samain, la « fin de l’été » des Celtes : la nuit où l’on rentrait les troupeaux, où l’on allumait de grands feux, et où la frontière entre les vivants et les morts devenait si mince que les défunts revenaient s’asseoir au coin de l’âtre. L’Église a pris le relais avec la Toussaint, puis avec le Jour des morts du 2 novembre, institué en 998 par Odilon, abbé de Cluny, un Auvergnat de la maison de Mercœur. La veille de la Toussaint, l’All Hallows’ Eve des Anglais, est devenue Halloween ; l’Amérique a remplacé les navets irlandais par des citrouilles, et la fête nous est revenue à la fin des années 1990.
Saint-Étienne a même failli avoir ses druides. En 1866, Auguste Callet publie La Légende des Gagats et installe sur le site de la ville un village gaulois peuplé de forgerons initiés, fidèles d’un dieu du feu nommé… Furan. Aucune fouille n’a jamais confirmé ces druides en tablier de cuir. Mais pour la future ville de l’arme et du charbon, l’idée avait du flair.
Le Furan, la rivière furieuse et ses dames blanches
Commençons par celui que tout Stéphanois a sous les pieds sans jamais le voir. Le Furan descend du Pilat, passe au Gouffre d’Enfer, dont le nom vient d’une cascade qui a creusé la roche, puis file sous la ville. Les anciens l’appelaient « le Furieux », et il l’a mérité. En 1592, les crues emportent plus de cent personnes entre Saint-Étienne et Rochetaillée. En 1834, une mère et ses cinq enfants se noient. En 1837, une vingtaine de corps sont repêchés, et l’on voit des pillards profiter du désastre. En 1849, onze morts encore. Et le 23 août 1994, le lit monte de deux mètres et demi en un quart d’heure.
Pourtant, au XVIᵉ siècle, Papire Masson jurait que son eau était si pure qu’on pouvait laver sans savon, et l’on disait qu’elle trempait l’acier mieux qu’aucune autre. Puis vinrent les tanneries, les teintureries, les égouts : la rivière devint un cloaque. Le 24 juin 1856, le maire Faure-Belon interdit de s’y baigner, et l’on commença à l’enfermer sous des voûtes, de la place du Peuple à la plaine du Treuil. Il coule aujourd’hui sur près de neuf kilomètres dans le noir. Ceux qui sont descendus le voir racontent qu’en plein centre-ville, dans les eaux profondes, nagent des poissons tout blancs, dépigmentés. Personne ne sait très bien ce qu’ils mangent.
C’est au bord de ce Furan-là, aux Gauds, au pied de la colline Sainte-Barbe, que battaient le linge les lavandières. Et ce sont elles qui ont vu la Dame blanche. Une femme vêtue de blanc, debout près de l’eau, qui ne lavait rien et ne disait rien : on la voyait la veille d’un accident, d’un décès, d’une crue. Depuis que la rivière est couverte, elle n’a plus de berge où se montrer. À moins que les seules dames blanches qui hantent encore le Furan soient ces poissons sans couleur qui tournent sous la place du Peuple.
Valbenoîte, l’abbaye qui ne voulait pas mourir
Remontons le Furan jusqu’à Valbenoîte. Ici, en 1184, des moines cisterciens fondent une abbaye ; la façade, elle, affirme 1182, et personne n’a jamais tranché. En 1222, le comte de Forez Guy IV en pose la première pierre de l’église. Les seigneurs du Jarez s’y font enterrer. Puis viennent les malheurs, à croire que le lieu attire la colère du ciel et des hommes : au XIVᵉ siècle, les bandes de la guerre de Cent Ans ravagent le Forez et l’abbaye avec lui ; en 1570, les troupes de l’amiral de Coligny en détruisent la voûte ; en 1790, la Révolution vend l’abbaye en morceaux.
Et le Furan, évidemment, s’en mêle. Lors de la crue meurtrière de 1849, les eaux dévastent Valbenoîte. Quand elles se retirent, on retrouve une statue de la Vierge… debout, intacte, dans le jardin d’une école. L’école en fait aussitôt sa patronne, et la statue est aujourd’hui à Saint-Chamond. En 1958, nouvelle frayeur : la voûte de l’église s’effondre, et les photographies de l’époque en gardent la trace. Valbenoîte a été pillée, décapitée, inondée, vendue, écroulée ; son église romane est toujours debout. Si ce n’est pas une revenante, qu’est-ce que c’est ?
Les cimetières oubliés : la ville dort sur ses morts
Vous croyez connaître les cimetières de Saint-Étienne ? Ce sont les autres qui devraient vous inquiéter, ceux qu’on ne voit plus. Pendant des siècles, les Stéphanois furent enterrés en plein centre, autour de leurs deux églises, la Grand’Église et Notre-Dame. Au XIXᵉ siècle, au nom de l’hygiène, on a déménagé les morts vers les collines et bâti par-dessus les anciens enclos. Mais les morts, eux, ne déménagent pas toujours.
En juillet 1966, des terrassements autour de Notre-Dame font remonter des ossements humains, et les photographies des archives parlent pudiquement d’« ossuaire ». En 1971, des travaux touchent la cour de l’école de la rue Dormand, posée sur l’ancien cimetière Notre-Dame : des générations d’écoliers ont joué à chat au-dessus de leurs ancêtres. Et en février 2024, place Boivin, au nord de la Grand’Église, les archéologues ont mis au jour non pas une, mais cinq couches de sépultures superposées, des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, sur un sol peut-être utilisé dès le XIIIᵉ. La prochaine fois que vous prendrez un café en terrasse place Boivin, levez votre tasse à leur santé.
À Valbenoîte, l’ancien cimetière du lieu de Champagne, clos de murs en pleine Révolution, a tout simplement été vendu au début du XIXᵉ siècle, terrain et… peut-être occupants compris. Il y a aussi le cimetière le plus oublié de tous : celui de la Chauvetière, étudié dans les années 1940 et 1950 et jamais construit. Un cimetière fantôme, en somme. Quant au cimetière du Soleil, ouvert par la commune d’Outre-Furan, il se trouve, cela ne s’invente pas, rue des Adieux. Le 26 mai 1944, le bombardement de la ville y détruisit des tombes : même les morts n’ont pas été épargnés par la guerre.
Un détail, enfin, qui donne le frisson quand on feuillette les archives. Le cimetière du Crêt de Roc a été béni un 2 novembre, en 1819. Celui du Soleil, un 2 novembre aussi, en 1842. Et c’est encore un 2 novembre, en 1921, que le conseil d’hygiène rend son avis défavorable sur l’agrandissement de celui de Valbenoîte. Le Jour des morts, à Saint-Étienne, on ne se contente pas de fleurir les tombes : on s’occupe de leurs papiers.
Le Crêt de Roc, la colline où les morts ont la plus belle vue
S’il fallait un seul décor pour ce 31 octobre, ce serait lui. Le Crêt de Roc, c’est la colline des passementiers, frondeuse, ses traboules et sa grande montée aux rampes Art nouveau de Joanny Morin, à une soixantaine de mètres au-dessus de l’Hôtel de Ville. La commune d’Outre-Furan décide d’y ouvrir un cimetière en 1802 ; Napoléon l’autorise en 1803, et c’est à lui, dit-on, que l’on doit l’orthographe officielle de « Crêt-de-Roc ». On choisit l’endroit parce qu’il est loin des maisons et balayé par les vents froids. Le premier mort qu’on y porte, en novembre 1819, est une femme, Claudine Thivet : longtemps, les Stéphanois parleront du « cimetière Saint-Claude ».
Aujourd’hui, le « Père-Lachaise stéphanois » compte plus de douze mille cinq cents tombes sur dix hectares. On y croise des acrotères, ces petits ornements censés repousser le mal, une pyramide de fer, le tombeau Smith, classée monument historique, et une reproduction du Moïse de Michel-Ange sous laquelle personne n’est enterré. Les soirs de brouillard, raconte-t-on, des silhouettes blanches glissent entre les tombes, et le vent fait chanter les monuments. Ces récits se sont multipliés après les catastrophes du XIXᵉ siècle, quand le grisou frappait sans prévenir : le 4 février 1876, l’explosion du puits Jabin tua près de deux cents mineurs, et leurs obsèques furent célébrées à l’église du Soleil. Les Stéphanois ont toujours eu le sens de l’économie : ils ont mis leurs morts en haut de la colline et leur charbon en dessous.
La messe des revenants
Il faut monter dans les monts du Forez, à Chatelneuf, pour entendre la plus belle histoire de revenants du département, recueillie par Mathieu Varille en 1936. Un certain Michel rentre de la vogue au village. Minuit sonne au clocher. Devant les ruines du château, un vieux prêtre aux cheveux blancs lui barre la route : « Halte-là, sers-moi la messe ! » Michel obéit et le suit dans la vieille chapelle. Le prêtre revêt ses ornements, l’office commence, et dans la pénombre Michel découvre l’assistance : des paysans aux habits d’un autre âge, un grand seigneur de velours noir brodé d’or, cuirasse d’argent et longue épée, une jeune femme très pâle en robe de satin bleu et blanc agenouillée près de lui, des soldats en armure appuyés sur leurs lances. À l’« Ite missa est », tout s’évanouit. Il ne reste autour de Michel que des squelettes, qui le poussent doucement vers la porte. On dit qu’il ne repassa plus jamais à Chatelneuf après la nuit tombée. On le comprend.
Sorciers et sorcières du pays noir
Le Forez fut peu touché par les grandes chasses aux sorcières, mais il en a connu le frisson. Le 24 avril 1458, à Saint-Priest-en-Jarez, aux portes de la ville, un inquisiteur nommé Nicolas Jacquier condamne à mort Jean de Merley, « attaint et convaincu de sortilège ». Le condamné se donne la mort avant le bûcher. Qu’à cela ne tienne : l’Église remet son cadavre au bras séculier, comme si l’on pouvait encore exécuter un mort. La même année, à Chazelles, une femme que les textes nomment seulement « la Marguerite » choisit elle aussi de mourir avant les flammes.
Avant la météo, on avait les sorciers du temps. Autour de Saint-Genest-Malifaux, de Sorbiers ou de Jonzieux, la tradition recueillie par Albert Boissier parle des « chasseurs de nuées », capables de déchaîner le vent et la grêle, qui se livraient entre rivaux de véritables batailles d’orages par-dessus les champs. À Saint-Chamond, on accusait une grande dame, Béatrix de Roussillon, la « Dame du Jarez », de dévorer les enfants, rapporte l’historien : une légende, mais de celles qui faisaient rentrer les petits avant la nuit, mais qui perdure aujourd’hui avec la fête de la quintaine à Saint-Paul-En-Jarez.
Et puis il y a la pire de toutes, parce qu’elle vient vous trouver dans votre lit : la Chauchevieille, connue dans tout l’espace francoprovençal, de Lyon à la Suisse romande, domaine auquel appartient notre parler gaga. La « vieille qui foule » s’assoit la nuit sur le dormeur et lui écrase la gorge ; c’est d’elle que vient notre mot cauchemar. Elle arrive sur un âne ou un cheval aveugle, qu’elle laisse devant la porte, et rôde surtout en fin d’année. Le remède, selon un auteur de 1652 : la pivoine. Si vous dormez mal samedi, vous saurez qui accuser.
Pendus, effigies et une truie au gibet
Les archives judiciaires valent bien les légendes. Le 6 août 1603, place Grenette, Jean Clozet est pendu. Il survit. Les juges délibèrent, et on le pend une seconde fois. Le 30 avril 1667, au Pré de la Foire, notre place du Peuple, Gilbert de Chalus est condamné à la décapitation ; comme il a pris la fuite, on décapite un mannequin à son effigie, et la tradition veut que son château ait brûlé au même moment. En 1736, au même endroit, sept émeutiers sont pendus… en effigie. Et en 1314, au mandement du Fay, à Saint-Christo-en-Jarez, une truie est pendue aux fourches patibulaires pour la mort d’un enfant, en bonne et due forme. Faites le compte : des mannequins, une truie et deux fois le même homme. Les zombies de vos séries peuvent aller se rhabiller.
Bonne nuit… si vous pouvez
Samain, Toussaint, Halloween : chaque époque a trouvé sa manière d’apprivoiser la peur, en riant ou en priant. Les Stéphanois ont fait les deux. Ils ont enfermé leur rivière sous la ville, vendu un cimetière, oublié les autres sous les écoles et les terrasses, et logé leurs morts au balcon de la cité. Alors ce samedi, quand les enfants auront vidé vos bonbons, allez donc faire un tour place Boivin, puis montez au Crêt de Roc admirer la vue. Et si, en redescendant, vous entendez couler de l’eau sous vos pieds et des pas derrière vous… surtout, ne vous retournez pas.


